Sage-femme au XIXème siècle, autrefois accoucheuse

Blaise aimait certaine donzelle, (1)

Il l'épousa. Dès la première nuit,

En la caressant, il lui dit

« J'ai peur que nos plaisirs dans quelque temps, ma belle,

Ne te causent bien du tourment.»

« Ne crains rien, lui répondit la naïve femelle ;

Blaise, j'accouche heureusement » (2).


En 1789, seul un petit nombre de sages-femmes était instruit. La majorité des accouchements était toujours effectuée par les matrones parfois dangereuses, malgré leur savoir traditionnel transmis de génération en génération et basé sur une large expérience pratique personnelle.

La Révolution française, nous l'avons déjà signalé, va entraîner la suppression des corporations, en particulier celle des chirurgiens-barbiers à laquelle étaient rattachées les maïeuticiennes.

Face à l'importance de la mortalité néonatale, l'Assemblée nationale constituante va se préoccuper de la formation des sages-femmes et envisager la création d'une école nationale. Antoine Chaptal (3), conseiller d'État puis ministre, avait le projet d'associer un lieu d'accueil pour les femmes en couches à un lieu d'instruction des élèves parturologues (4).

La loi du 19 ventôse an XI (10 mars 1803) consacra un chapitre sur six à l'instruction et à la réception des sages-femmes. Comme pour les médecins et pharmaciens, elles vont bénéficier de deux modes de formation : soit l'apprentissage avait lieu dans la faculté de médecine de Montpellier et à l'école de la maternité et elles pouvaient exercer dans tout le territoire national (5), soit les sages-femmes étaient formées dans l'hospice le plus fréquenté du département. Il faut souligner que pour être admis à l'école montpelliéraine, il fallait savoir lire et écrire, c'était pour certaines de nos Vauclusiennes un obstacle insurmontable. « En 1865, sur quarante-quatre conscrits, onze ne savaient ni lire ni écrire, un seul était apte à signer, tous parlaient le patois, certains le français, niais habituellement ils s'exprimaient dans leur langue maternelle. (6) »

En Vaucluse, l'hôpital Sainte-Marthe fut le siège de l'école. À compter du 13 décembre 1830, la commission administrative des hospices dressa un règlement destiné aux futures élèves. Les leçons étaient gratuites. Elles avaient pour but d'instruire des jeunes filles afin qu'elles puissent donner des soins aux femmes en couches et surtout à celles des campagnes et d'éviter ainsi les dangers résultant de l'ignorance. Le conseil général inscrivit au budget une aide financière qui était au début de 600 francs, et qui fut ensuite portée à 1300 francs.

L'accès à l'école était réservé aux jeunes filles ayant plus de dix-huit munies d'une attestation de bonne vie et moeurs, de leur extrait d'acte de naissance, une attestation qu'elles appartenaient à une famille honnête et la preuve qu'elles savaient au moins lire (7).  Les leçons destinées aux élèves sages-femmes étaient proposées deux fois par semaine, du mois de novembre au mois d'avril. La moyenne des élèves sages-femmes qui suivaient cet enseignement était de trois à quatre. Ce petit nombre s'expliquait par le fait que seules les facultés de médecine et les écoles de plein exercice pouvaient délivrer le diplôme de sage-femme et que la plupart des postulantes préféraient suivre les cours de ces facultés ou écoles. Si la gratuité des cours était inscrite, les élèves devaient s'occuper de leur logement et se nourrir à leurs frais. L'enseignement débutait par l'initiation à l'anatomie et à la physiologie pour continuer par l'instruction sur la clinique chirurgicale. En fin de cycle, l'élève recevait un certificat constatant qu'elle avait suivi exactement le cursus. Les disciples les plus douées pouvaient, après autorisation du professeur, assister aux accouchements et même « faire elles-mêmes un accouchement naturel » (8) Les élèves étaient sous surveillance particulière au sein de l'école et, à l'extérieur, elles devaient avoir un comportement exempt de tout manquement aux bonnes moeurs, sous peine d'exclusion.

Le docteur Alfred Pamard professa pendant 48 ans (bilan 1909) (9).

Le 20 mai 1835, un avis émanant de la préfecture invitait les aspirantes au titre de sages-femmes à se faire inscrire au secrétariat général, avant le 10 juillet suivant. Les candidates étaient prévenues. Lorsque le jury médical serait convoqué, elles ne pourraient obtenir, sous aucun prétexte, l'autorisation d'être reçues dans un autre département. (10)

Le 5 septembre 1839, Freud, pharmacien à Sorgues, signala aux inspecteurs de santé venus procéder au contrôle de son officine que deux matrones pratiquaient des accouchements sans aucun titre. Le 5 octobre 1843 (11) Pochy Rose Élisabeth, née à Sorgues le 13 août 1808, âgée de 35 ans, également, le 2 octobre 1846, (12) Bioulés Joséphine épouse Faure, née à Sorgues le 15 janvier 1809, furent les premières récipiendaires. Elles mirent un point final à cette tradition transmise d'âge en âge du recours aux matrones. La formulation de leur diplôme, délivré par les autorités, était d'une grande simplicité, que l'on juge : « ... dans les termes des formules ordinaires la dame Chavet Tulle Célestine, femme Adrien, âgée de 32 ans, native de Cucuron remplit les conditions pour être admise au titre de sage-femme... » (13)

Le 19 mai 1845, le ministre de l'Instruction publique adressa aux préfets, après une enquête relative à l'admission des élèves à l'école de maternité, un sévère rappel à l'ordre. « ... la plus grande partie des élèves qui se présentent pour subir leur examen et obtenir le titre de sage-femme ne possédait pas même les premiers éléments de l'instruction primaire, notamment sous le rapport de l'écriture et de l'orthographe... ». Il concluait qu'il importait que les sages-femmes soient en état d'écrire convenablement une ordonnance et même de rédiger, au besoin, les rapports et les renseignements qui pourraient leur être demandés dans les questions d'infanticide ou d'avortement.

La loi de 1803 (19 ventôse an XI) fixait les conditions d'exercice des sages-femmes, et elle précisait que celles-ci « ne pourraient employer les instruments, dans les cas d'accouchement laborieux, sans appeler un docteur, un médecin ou un chirurgien anciennement reçu... article 33. L'emploi de perce-crane (14) et de forceps (15) n'était pas interdit à la sage-femme, la loi leur imposait le secret médical. »

Le 25 août 1812, une décision ministérielle va limiter les objets utilisés par les sages-femmes : des ciseaux pour couper le cordon, des sondes pour le cathétérisme vésical, des canules d'injections vaginales et intra-utérines, des aiguilles ou des serres fines pour la périnéorraphie, un tube laryngien pour les réanimations et l'emploi de tous ces instruments étaient enseignés à l'école.(16)

La loi du 10 mars 1803 (19 ventôse an XI) ne précisait pas le droit de prescription des sages-femmes, qui ne semblait pas limité, mais la décision du 29 octobre 1846 n'accorda la délivrance des substances vénéneuses qu'aux seuls médecins, officiers de santé et vétérinaires. Il faudra attendre le décret du 23 juin 1873 qui autorisera les sages-femmes des deux classes à ordonner de l'ergot de seigle, puissant utéro-tonique utilisé depuis la fin du Moyen-âge par les matrones.
La profession de sage-femme n'est ni artistique ni poétique, mais bien médicale et éminemment utile.] ... [les médecins de tout temps s'emparent des grands accouchements, et c'est pour cela même que les sages-femmes ont si peu d'occasions de montrer une supériorité marquée. Le préjugé les condamne, à quelques rares exceptions près, à n'être que des diminutifs des médecins. [ J la sage-femme habite les quartiers marchands et même populeux; le troisième étage est de son ressort... ». C'était en ces termes que Louis Roux définissait la profession en 1840 (17)

À compter du premier juin mil huit cent soixante-dix-huit apparaît Rosalie Malzieu, épouse Ouvier, titulaire du grade de sage-femme de première classe obtenu à la faculté de Montpellier. Elle sera suivie par Marie Claire Thérèse Fougue diplômée dans la même faculté le 15 juin 1885.(18) C'était une nouvelle génération d'accoucheuses qui exercèrent, avec un bagage scientifique plus important. Comme leurs devancières, elles pratiquaient à domicile.

Les termes du diplôme de fin d'études étaient plus enrichis, en voici le contenu : En exécution de la loi du 19 ventôse an XI et du décret du 22 août 1854, et conformément aux règlements du 20 prairial an XI et du 23 décembre 1854 Dame... aspirante au titre de sage femme de 1ère classe remplit les conditions requises pour être admise aux examens. Après avoir fait subir à l'aspirante les épreuves présentées par les règlements ci-dessus visés, l'avons déclarée digne du certificat d'aptitude à la profession de sage-femme de 1ère classe".

Malgré cela, les sages-femmes n'échappaient pas à leur immémoriale mauvaise renommée. Elles étaient soupçonnées de pratiquer des avortements, de divulguer des techniques contraceptives. On leur imputait le fait d'aider les père et mère à se débarrasser, moyennant finance, dans un lieu public, de leur nouveau-né. (20) Au dix-neuvième siècle, elles furent rarement poursuivies.

— DERNIÈRES MODIFICATIONS LÉGALES APP cernÉEs À LA PROFESSION AU XIXème SIÈCLE —

La loi du 30 novembre 1892 sur l'exercice de la médecine définit les conditions d'exercice et les limites de la profession. À la faculté de médecine de Montpellier, les formalités et pièces exigées étaient volumineuses, que l'on juge :

• l'acte de naissance,

• l'autorisation du père ou du tuteur (aspirantes mineures non mariées les femmes étaient jugées incapables majeures),

• l'autorisation du mari (aspirantes mariées non séparées de corps), avec le certificat de mariage,

• le jugement devenu définitif (aspirantes mariées séparées de corps)

• l'acte de divorce (aspirantes divorcées)

• un certificat de vaccine, un certificat de bonne vie et moeurs, un extrait du casier judiciaire, le brevet de capacité de l'enseignement primaire, etc...

Les premières et deuxièmes classes furent maintenues. La durée des études fut portée à deux ans pour toutes les écoles. Le niveau scolaire pour l'admission en 1ère ou 2ème classe fut précisé. En première année, les formations prescrites portaient sur l'anatomie et la physiologie (21) et la pathologie élémentaire. En deuxième année, c'était l'étude sur la théorie et la pratique des accouchements. Les épreuves avaient pour objet les matières précitées. Elles étaient subies, en fin d'année, dans la session de juillet-août, et, en cas d'ajournement, à la session d'octobre. Les élèves sages-femmes pouvaient accomplir, dans une maternité, les deux années d'études si elles aspiraient au diplôme de deuxième classe, et la première année seulement si elles aspiraient au diplôme de première classe. (22)

L'emploi des instruments fut interdit par la loi de 1892, ainsi que prescrire des médicaments, mais elle n'apporta pratiquement rien de nouveau. Il fallut attendre celle de 1916 pour parvenir à l'uniformisation du diplôme, donc à la suppression des 1ère et 2ème classes.

— PUDEUR ET PRATIQUE OBSTÉTRIQUE —

Les traités d'accouchements du XIXe siècle abordaient systématiquement la question du « ménagement de la pudeur des parturientes ». Trois usages en rapport avec cette pudeur étaient observés :

1 °_ Savoir congédier les importuns et se retirer dans une autre pièce pour ne pas gêner les épanchements entre époux et pour que la parturiente puisse à son aise, uriner et « aller à la garde-robe » (23)

2°_ Découvrir le moins possible cette dernière pendant les examens de l'expulsion et pendant la toilette qui suivait ;

3°_ Lui donner un maintien convenable pour accoucher.

Les positions obstétricales étaient nombreuses et la plupart du temps elles étaient en position allongée. Certaines avaient pour habitude d'accoucher debout, les coudes appuyés sur le manteau d'une cheminée, le dos d'une chaise, une table, une commode ou quelque autre meuble, ou bien en s'accrochant aux épaules d'un des assistants. Quelques-unes se tenaient à genoux par terre. (24)

La loi du 22 novembre 1892 allait considérablement modifier l'accès à la profession, tout en conservant les deux classes. En cas d'accouchement laborieux, elles faisaient appeler un docteur en médecine ou un officier de santé.

On estimait à environ 20 000 le nombre de sages-femmes qui furent formées au dix-neuvième siècle. Le diplôme fut le premier certificat attribué aux femmes. Véritables « institutrices du système de santé », leur nombre dépassa à la fin du siècle celui des médecins. Elles exercèrent majoritairement dans les régions rurales. (25)

Raymond Chabert

Extrait de la 29ème édition des Etudes Sorguaises "Des notables aux commerçants du 19ème au 20ème siècle" 2018

 

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(1) Certaine ; exprime ici l'indétermination sur la qualité de la donzelle qui est une femme de moeurs légères,

(2) « Choix d'anecdotes anciennes et modernes, recueillies des meilleurs auteurs » - 4ème édition - considérablement augmentée et mise en ordre par R.J. Durdent et H. Duval - Tome Il - Paris, Roret, Libraire éditeur - 1824 (renseignement fourni par madame Laugier, graphiste).

(3) Jean-Antoine Chaptal, comte de Chanteloup, naquit le 5 juin 1756 à Nojaret (Lozère). Il mourut à Paris le 29 juillet 1832, il fut inhumé au cimetière du Père-Lachaise. C'était un chimiste, médecin et homme politique.

(4) Le mot, très rarement employé, vient du latin parturitio, accouchement et de logo, parole, discours.

(5) Le texte relaté provient du mémoire soutenu par Claire DRAN, le 24 juin 2013, « Mémoire Master 2 Responsabilités médicales » à l'Université Paris Sud, Faculté Jean Monnet.

(6) Études Sorguaises numéro 28, page 11.

(7) Archives départementales de Vaucluse, 5 M art. 16 ou 17, extrait du règlement.

(8) Archives départementales de Vaucluse, 5 M art. 16 ou 17, extrait du règlement.

(9) Archives départementales de Vaucluse, 5 M art. 16.

(10) Préfecture de Vaucluse, recueil des actes administratifs, pages 70-71.

(11) Recueil des actes administratifs, année 1866, page 201, sages-femmes de seconde classe, pour Pochy & Bioulès.

(12) Archives départementales 5 M art. 3.

(13) Le texte qui précède provient du Mémoire Master 2 Responsabilités médicales soutenu le 24 juin 2013, à l'Université Paris Sud, Faculté Jean Monnet, par Claire DRAN, page 15.

(14) Terme d'obstétrique. Instrument avec lequel on divise le crâne d'un foetus mort dans l'utérus, pour en diminuer les dimensions lorsque le volume trop grand de la tête rend l'accouchement impossible dictionnaire — Émile Littré 1872-1877.

(15) Terme de chirurgie emprunté du latin. Instrument dont on se sert dans les accouchements laborieux pour l'extraction de l'enfant — Émile Littré.

(16) Tout ce paragraphe est extrait du mémoire Master 2 ci-dessus indiqué.

(17) Texte établi sur un exemplaire déposé à la bibliothèque municipale de Lisieux, du tome 1, les Français peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du XIXe siècle.

(18) Recueil des actes administratifs de la préfecture de Vaucluse, année 1886, page 272.

(19) Archives départementales de Vaucluse 5 M art.3

(20) Louis Mathurin (1799-1881) : Les pauvres : physiologie de la misère (1841).

(21) Science qui a pour objet l'étude des fonctions et propriétés des organes et des tissus des organismes vivants.

(22) Archives départementales 5 Q art. 16

(23) Voici une réflexion de Voltaire qui n'a rien à voir avec l'objet de l'article. « Aller à la garde-robe », c'était aller à la selle, soulager son ventre : « un homme ne pouvait être regardé comme un dieu par ceux qui l'avaient vu aller à la garde-robe » - Voltaire.

(24) Pudeur et pratique obstétricale au XlXème siècle, par Sylvie ARNAUD-LESOT.

(25) Histoire de la formation des Sages-femmes en France, pagel 7, par mesdames Odile Montazeau & Jeanne Bethuys, année 2011-2012.