Une peur bleue : épidémie de choléra en 1854

La peste fut longtemps la première ambassadrice de la «Grande faucheuse », mais c’est le choléra « pathologie à progression brutale »1qui terrorisa le XIXe siècle européen. En France, la première manifestation de la maladie apparut en 1829, elle fut définitivement enrayée en 1837. Elle fit 100 000 morts, dont 20 000 à Paris et ses environs. Casimir Périer, président du conseil, et l’éminent savant Champollion furent parmi les nombreuses victimes.

 

Cette terrible épidémie balaya par cinq fois le territoire national : en 1848, 1853, 1854,1865, et 1884. Elle emportait les plus robustes en quelques heures. La déshydratation forcenée de l’organisme conférait au visage une cyanose effrayante, d’où le nom de « peur bleue » (locution entrée dans le langage courant2). Le maire de Cabrières (Vaucluse), apercevant un de ses administrés étendu sur le dos la bouche ouverte, dépeignit sa face cadavéreuse de grippée, froncée comme certaines étoffes.3

Malgré les apparitions successives de choléra, les bureaux de l’État ne possédaient pas, sur cette maladie, de statistiques complètes. En 1849, un programme rédigé par le comité d’hygiène publique fut envoyé aux préfets des départements où l’épidémie s’était déclarée ; mais les nombreux tableaux annexés à ce document ne furent pas ou peu remplis. Même les chiffres des décès attribués à cette contamination ne concordaient pas avec ceux fournis par les bulletins sur le phénomène. En général, le personnel municipal était peu capable de faire une étude sérieuse. Ainsi, le carnet de notes de Bollène affirmait qu’en 1835 jamais le choléra ne s’était manifesté. À ce moment-là, la maladie se propagea soudainement avec violence sur l’ensemble du territoire national. Il en était de même pour les médecins, beaucoup d’individus ayant été enlevés par le choléra étaient déclarés « morts de maladie4 ».

En 1854, apparition de la maladie en Vaucluse

Le 7 juin 1854, elle commença à Avignon sur des militaires de la garnison casernés dans « l’ancien palais des papes ». À partir du 9, elle sévissait avec force sur les jeunes soldats. Ensuite, elle se répandit dans la ville. Puis dans le département (72 était le chiffre des communes où la maladie fut déclarée).

Le nombre de morts fut réellement considérable. Une note du docteur Pamard, sans date, résumait bien la contagion et la connaissance que le corps médical en avait :

« La presque généralité des cas a été précédée de souffrances abdominales …Les causes déterminantes dont l’action a été évidente sont : les écarts de régime, l’abus de fruits et surtout l’action du froid et de l’humidité auxquels on a l’habitude de s’exposer dans nos climats. Les cas de choléra foudroyants sans aucune altération préalable dans la santé...n’ont été que très rarement observés…La proportion de guérisons…est considérable, sans que je puisse pourtant l’indiquer d’une manière exacte à cause de l’incertitude occasionnée par l’appréciation des praticiens qui souvent classaient comme cholériques des cholérines légères, tandis que d’autres ne signalaient pas tous les cas de choléra réels... »5

Il ordonnait les préparations pharmaceutiques suivantes : 

«excitants cutanés, chaleur, ipécacuana,6 ». l’opium sous diverses formes administrées soit par la bouche soit en lavement. C’étaient les moyens jugés les plus efficaces. »

 Terreur de la population

Le préfet conscient de la terreur légitime qu’inspirait aux populations la maladie recommandait, par une lettre circulaire, de ne donner aucune nouvelle relative au choléra sans avoir reçu une autorisation formelle. Devant cette maladie, incompréhensible pour tous, la panique s’empara des esprits, beaucoup se réfugiaient dans la religion. En 1838, Stendhal écrivait, à la suite de la première épidémie, en observateur critique du peuple de Marseille,

« …Aussi faut-il voir comment il suit les processions dès qu’il a peur. Par exemple lors du choléra de 1835 ; c’est alors un Napolitain ; il allume des cierges pour plaire à la Vierge ; il achète, au prix de quarante-cinq sous, une bague de fer qui, corroborée par cinq Pater et deux Ave, empêche la fièvre … j’ai acheté une telle bague avec toute une famille fort riche, assez distinguée, et qui discutait avec moi pour savoir si ces bagues pouvaient produire réellement l’effet annoncé. Je me reproche amèrement de ne pas avoir demandé un petit livre revêtu des signatures officielles, qui explique les vertus de la bague ; car, je le vois bien, on va me nier ma bague. Quelle singulière idée ces gens-là doivent avoir de Dieu !...La plus jolie, mais aussi la plus timide et la plus silencieuse des jolies femmes que j’ai vue dans le Midi, croyait presque à la bague…7 »

 Un vecteur supplémentaire de la maladie

Le 2 décembre 1852, Louis-Napoléon Bonaparte instaura le Second Empire et il devint Napoléon III. Ce régime politique avait peur des mouvements sociaux (1848 était encore dans les esprits). Il pensait y remédier en organisant « la fête impériale ». Celle de 1854 coïncida avec la pandémie, aussi la majorité des communes employèrent leurs crédits pour la fête de Badinguet. Elles secoururent peu d’indigents, elles distribuèrent : 275 médicaments, 478 portions alimentaires et 890 aides en argent.

 Conséquence du rétablissement d’un régime autoritaire 

Le commissaire de police de Pertuis estimait qu’aucun fait remarquable et digne de fixer l’attention ne s’était produit dans son agglomération. Il notait bien quelques cas de choléra dus à des écarts alimentaires, sans plus. Le 14 septembre, il signala deux décès consécutifs à la maladie qu’il imputa à un manque de sobriété.

Ce qui préoccupait le plus le « quart d’œil8 » et sans cela la commune aurait une chance de stabilité « si on délivrait le pays de trois personnages signalés qui trouvent leur place parmi les plus infâmes conspirateurs. Ils seront le deuil et l’opprobre de la patrie et feront gémir les citoyens honorables et vertueux. » Il ajoutait « …À présent, je n’ai découvert aucune société de joueurs. Je surveille d’une manière active et incessante les boulangers, bouchers et autres industriels pour sauvegarder les intérêts de tous. Les lieux publics se conforment aux règlements de police. On n'entend à Pertuis pendant la nuit, ni cri, ni chant séditieux (sic). On fait un commerce de blé assez étendu. Je suis au moyen d’agents secrets tous les mouvements et démarches des démagogues. Le commissaire responsable. »

À Pertuis, les têtes les plus échauffées n’avaient qu’à bien se tenir. 

LES CHARLATANS

Dans tous les moments de crise, il se trouve des charlatans vendeurs de remèdes. À Carpentras, c’était l’apothicaire Ulpat. Il diffusait, gratuitement, un imprimé titré « INSTRUCTION SUR LA MÉDICATION PRÉVENTIVE ET CURATIVE DU CHOLÉRA. » Il vantait ses produits issus

« [de] Ses petites pharmacies  renfermant toutes les potions nécessaires pour suivre les traitements préventifs et curatifs qui obtiennent tant de succès dans leur application contre l’épidémie régnante. Au moyen de ce « Droguet » (il confond un tissu de peu de valeur avec droguier boîte portative destinée à contenir des médicaments) et de l’instruction qui l’accompagne…chacun pourra porter aux malades les premiers soins que réclame leur état. »

Le potard préconisait, à titre préventif notamment, de mâcher de l’écorce de grenade, et à titre thérapeutique, entre autres, des cataplasmes vermifuges. Il assurait que ses prescriptions sauvaient les quatre cinquièmes de ses patients. Il s’inspirait des travaux du médecin des pauvres F.V. Raspail et de son Manuel annuaire de la santé publié en 1845. 

SORGUES 

Deux médecins, les docteurs Godlewski et Gouissaud et un officier de santé, Frédéric Gonnet, praticiens rompus à toutes les difficultés, exerçaient à Sorgues. Gouissaud, maire, le 15 juillet, en bon diagnosticien, signala au préfet que deux personnes, Sorguaises depuis peu, déjà malades décédèrent. Une troisième attaquée se trouvait en voie de guérison. Pour ne pas semer la terreur dans le bourg, il avait hésité à annoncer ce fait, mais il voyait avec plaisir que la population incrédule se refusait à l’attribuer à l’épidémie. De plus, il s’employait à maintenir les Sorguais dans cette erreur. Ce qui ne l’empêcha pas, par voie de placards, de suggérer des mesures d’hygiène convenables pour éclairer ses concitoyens. On pouvait y lire :

« HABITATIONS

On éloignera de son habitation toutes les matières en putréfaction donnant lieu au dégagement de gaz délétère, on veillera à ce qu’elle soit tenue proprement et exempte d’humidité. Elle devra être bien éclairée et convenablement ventilée. Les habitants auront pourtant la précaution de ne pas s’exposer à des courants d’air et de tenir la nuit les fenêtres des chambres parfaitement fermées.

RÉGIME

On évitera avec le plus grand soin les écarts de régime, surtout l’abus des liqueurs, du vin et de toutes les boissons fermentées ;  il est aussi dangereux de prendre après le repas des boissons glacées. On proscrira l’usage des fruits non mûrs ou de mauvaise qualité, ainsi que celui des viandes faisandées et du poisson passé.

VÊTEMENTS

Il est convenable de se vêtir avec un peu plus de précautions qu’on ne le fait en temps ordinaires ; ainsi il sera avantageux de se munir d’une ceinture de flanelle et de chaussons de laine.

PREMIERS SOINS

On doit se garder de faire usage de tous les prétendus préservatifs qui, loin de mettre à l’abri de la maladie, rendent plus apte à la contracter.

Dès qu’une personne se sentira atteinte de douleurs d’estomac, de colique, de diarrhée, elle devra porter une grande attention sur la nature de ses aliments, en restreindre beaucoup la quantité ou même s’en abstenir. Elle évitera la fatigue, le froid, l’humidité ; il serait même prudent de garder le lit. Elle devra prendre de légères infusions de thé ou de tilleul, ou de la tisane de riz.

Si l’indisposition persiste, on fait appel au médecin. Si avant son arrivée on observe des vomissements, des frissons, le refroidissement des extrémités, des crampes dans les membres, des douleurs à la tête, si les yeux deviennent caves et cernés, la peau bleuâtre à la face et aux mains, la langue froide, il sera urgent de placer le malade dans un lit au chaud avec des briques chaudes et des sinapismes. On fera boire des infusions de thé ou de camomille, si elles sont rejetées, on pourra conseiller l’usage de la glace ou de l’eau froide prise en petite quantité. Les demi-lavements avec une décoction de pavot, les sinapismes aux extrémités inférieures. »

Nos compatriotes devaient très vite déchanter, officiellement l’épidémie fut déclarée le 23 juillet pour se terminer le 12 août. On compta cent cinquante-six malades, cinquante-trois décès, dont vingt hommes, quinze femmes, et dix-huit enfants. La mortalité fut si prompte, si nombreuse que l’on peut s’interroger sur la façon dont les personnels devaient répondre à la demande. Dans ce délai très court, les médecins durent accomplir cent cinquante-cinq visites à domicile. De plus, ils préparaient des médicaments. La plupart de ces malheureux habitaient le « Vieux Sorgues ». Le nombre insuffisant de fontaines, (dix –sept pour 1500 habitants dont dix puisaient dans le canal du Griffon qui charriait toutes sortes de détritus) a influé prodigieusement sur la mortalité. À cette occasion, l’association des Dames Charitables de Sorgues reçut un secours de 100 francs pour venir en aide aux gens dans la détresse. La commune recueillait 732 francs de dons. L’épidémie reparut en 1884 et elle provoqua trois décès.

UNE JOURNÉE DE MÉDECIN DE CAMPAGNE

Par chance, les archives départementales de Vaucluse conservent dans leurs dossiers la lettre de Louis Thomas Fabre, médecin de Velleron, adressée, le 31 juillet 1854, à son maire. Elle est admirable, nous la reproduisons in extenso. « Monsieur le Maire. J’ai satisfait à ma tâche de médecin durant les 20 premiers jours de l’épidémie, mais ce soir 30 juillet après avoir quitté l’hôtel de ville pour faire des visites aux cholériques les plus maltraités et leur avoir préparé des remèdes ; lorsqu’en fin je croyais en avoir fini pour cette journée une avalanche de demandes pour aller faire de nouvelles visites est survenue je me suis de nouveau mis en marche, mais à minuit, j’ai été saisi d’un étourdissement tel que j’ai du me coucher. Mes forces ont trahi mon courage ! Demandez, je vous prie à l’autorité de vouloir nous envoyer des aides-médecins et autres. Je tiens ma pharmacie à la disposition des pauvres, quoique malade, je me charge de préparer quelques douzaines de potions que vous délivrerez gratuitement aussitôt que je serai rétabli, je m’engage à voir les malades les plus sérieusement atteints que vous me désignerez. »

Ce valeureux médecin, qui s’exténuait à soigner ses concitoyens, survécut à l’épidémie. Il mourut, dans sa commune, à l’âge de soixante-dix-neuf ans.

En 1906, après la création d’un réseau d’alimentation par la nappe phréatique de Chaffune, devenu service des eaux de la ville, il n’y eut plus de réclamation pour manque d’eau potable. Les épidémies, qui ravageaient9 la santé de nos concitoyens au siècle précédent, disparurent.

Raymond Chabert

 ____________________________________________________________

1 Sur Internet - Une équipe au service des généalogistes amateurs –citant «Les épidémies un sursis permanent par Alfred et Hélène Werneret Nicolas Goetschel, Atlande 1999. »

2 Internet – amicale généalogie – l’histoire du choléra en France au XIXe siècle.

3 Lettre du 18 juillet 1854.

4 Archives départementales de Vaucluse, 5 M art.42.

5 Archives départementales de Vaucluse 5 M art.42.

6 Racine vomitive venant du Brésil et produite par deux végétaux.

7 Extrait de « Voyage en Provence » édition Pimientos, année 2012, page 144, c’est un récit qui lui-même est tiré de « Mémoires d’un touriste » recueil de comptes-rendus de voyages publié à Paris en deux tomes

8 Commissaire de police en argot du 19ème siècle.

9 Rapport sur la question de la source Saint-Marc à Sorgues par Bourret, adjoint délégué, du 19 avril 1935.