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ÉTUDE FRAGMENTAIRE DU PANORAMA DE SORGUES EN 1800

(La majorité des informations ci-après proviennent de la cote 3P art.1690 déposée aux archives départementales de Vaucluse)

L’agglomération

En 1800, 1562 habitants peuplaient la circonscription territoriale sorguaise (1). L’agglomération, c’était trois cent soixante-treize maisons (2) qui s’enchevêtraient les unes dans les autres avec peu de cossues. La route numéro 15, de Paris à Marseille, suivait le bourg sur sa gauche. En août 1792, le « Bataillon des Marseillais » l’emprunta pour défendre, à Paris, la Patrie en danger : « ... Just l’aubo clarejo.quand travessavian lou vilajoun de Sorgo. Lis ome, li femo en camise, lou péu esgarbaia, avien sauta dóu lié, s’èron mes en fenèstro per nous vèire passa…(3)». Dans sa partie vauclusienne, de nombreux cantonniers l’entretenaient ; malheureusement pour les habitants, aucun arbre ne la jalonnait. La cité disposait d’un relais de poste qui tenait préparés des chevaux frais pour les cavaliers et les postillons.

 

Le village lui-même, avec ses vestiges de remparts, conservait l’aspect d’un lieu fortifié où, au temps passé, on entrait par trois portes, l’une au sud, les deux au nord ; souvenir du moyen âge ou des guerres de religion, la grande préoccupation d’alors était de se défendre des brigandages. La circulation dans les rues présentait quelques difficultés, entre les fumiers, les charrettes et les tas de bois. L’hygiène y était défaillante par l’habitude qu’avaient les naturels à faire pourrir, ramasser et accumuler des immondices partout, souvent même amoncelés dans la seule chambre où couchait toute la famille. Ils gardaient un teint blême et leur constitution était frêle et délicate (4). Le pays, rongé par la pauvreté et le manque de salubrité, souffrait de multiples maladies endémiques, mais avec une fréquence particulière pour les poitrinaires ; à l’époque, la médecine désignait les malades de phtisiques. Le commun des mortels en ignorait sa dangerosité, il ne prenait aucune précaution auprès du mal-portant, encore moins après sa mort. Souvent, les ayants droit des hardes et des meubles les vendaient publiquement ou en secret. Cette succession de transactions pour un même objet transmettait le bacille de la tuberculose à une population asthénique.(5)

La Provence et le Comtat Venaissin vivaient constamment sous la menace de la disette. En raison du régime économique et de la difficulté de communications, il fallait s’efforcer de produire ce dont on avait besoin pour vivre. Sorgues ne recueillait jamais assez de blé pour la subsistance d’une année. C’était général ; bien avant la Révolution, en 1769, « le Pays n’a pas pour cinq mois de consommation en grain … »(6). En 1822, à Apt, après la mauvaise récolte, on mêla l’orge, les « pois pointus », les haricots et les fèves, autres grains pour faire du pain3. Signe des temps, en 1817, une circulaire de la préfecture donnait des conseils pour introduire la pomme de terre dans la fabrication des pains.(7)

La destinée des enfants

Beaucoup d’enfants naissaient hors mariage; or les filles devenues enceintes avaient l’obligation de déclarer leur grossesse. Le préfet attirait l’attention des maires sur cet impératif qui semblait perdre de son activité. En effet, des enfants disparaissaient fréquemment. Ils étaient, selon les mots de l’autorité départementale, « abusivement déposés dans des hospices ». Elle requérait la vigilance du pouvoir municipal, celui-ci devait surveiller les familles ; chaque fois qu’un enfant manquait, quel que soit son âge, il devait s’assurait de son sort.(8)

Les enfants formaient le plus grand nombre de décès dans la société, la détresse des parents influait sur le taux de mortalité de leur progéniture, que l’on juge :

En 1799, sur 57 décès, 16 enfants et 14 adolescents

En 1800, sur 47 décès, 23 enfants plus 2 adolescents,

En 1801, sur 51 décès, 27 enfants plus 2 adolescents,

En 1802, sur 48 décès, 16 enfants et 2 adolescents

En 1803, sur 63 décès 41 enfants et 3 adolescents.

Il n’y avait pas d’école primaire. Le curé de la paroisse ou ses vicaires assuraient l’éducation des enfants, peu de matières à part la formation religieuse qui ne développait pas un esprit critique, et cela pour les garçons ; pour les filles, rien n’était prévu. L’été, les enfants, filles ou garçons, et les femmes, lorsque la pluie ameublissait la terre, parcouraient les champs pour briser, à l’aide de leur main, les mottes de terre.

Les marchés

Il n’existait pas de marché, les plus voisins se trouvaient à Avignon, Orange ou Carpentras. Ces lieux publics, parce qu’ils étaient fréquentés, contribuaient à la diffusion des informations. L’agriculture tenait une place centrale dans l’activité économique, le paysan comptait sur la compascuité pour engraisser les champs.(10)

Morcellement des parcelles

Dans le Comtat, le morcellement des terres avait débuté dès le quinzième siècle mais, avec la Révolution française, il marqua une accélération par la vente des biens nationaux, comme notamment le domaine des pères Célestins de Gentilly, « … alors tout ce qu’il y avait d’argent mystérieusement enfoui au pied des arbres reparut au soleil, s’échangea contre un lopin.(11)»  Cette nationalisation des propriétés donna à l’œuvre révolutionnaire une base indestructible. L’héritage se divisa à l’infini, mais pas au point de faire disparaître quelques grands domaines : Gigognan, la Traille, Fontgaillarde… avec, pour propriétaires, des nouveaux riches, anciens conventionnels tel Rovère ou des bourgeois comme du Chemin de la Théardière et Rolan, notaire à Avignon, qui avaient compris que s’ils voulaient que tout reste tel que c’était, il fallait que tout change.(12)

Le cadastre, dressé en 1810, est très expressif, les parcelles de formes effilées étaient composées de plusieurs cordons de vigne ou d’oliviers. Dans les formes les plus massives, on y cultivait des céréales. (Voir ci-contre l’extrait du plan cadastral, section A dite des Jésuites)

L’agriculture et la géologie

Le canal de Vaucluse et sa section dérivée le Griffon, creusés dès le haut moyen âge, irriguaient une partie du terroir. Ces adducteurs offraient une constante alimentation à l’agriculture. Lorsqu’ils n’étaient pas contrariés par le gel ou la sécheresse, ils procuraient de la puissance motrice aux roues des moulins.

La production du pays consistait en blé froment (13), méteil, vins, fourrages et olives. Les glèbes en lisière des cours d’eau, façonnées par l’apport de limon dû aux inondations répétées, étaient constituées de terre franche (14) et végétale sans aucun caillou ni gravier. Ces espaces très fertiles supportaient mal les débordements des eaux qui pourrissaient les semences.

Ailleurs, dans son ensemble, le sol, de terre rouge, graviers et cailloux (diluvium alpin (15)), présentait une élévation dont la pente se dirigeait vers le Rhône. La partie nord était plus chargée en galets roulés. Ces terrains, selon l’expression des cultivateurs, « mangeaient les semences ». Les plus grosses de ces pierres, sous le nom de « cailloux de Sorgues », servaient à paver les villes aux alentours.

Sur les coteaux, quartiers « les Jésuites », « la Montagne », « Gigognan » et « Sève », une seule culture, celle de la vigne, avait pu s’adapter avec succès. Ils produisaient un vin abondant et raffiné. En 1779, Morenas, un historien local, écrivait que Sorgues « fournissait des vins qui ont plus de corps, de feu, de vigueur et qui se conservaient plus longtemps que ceux de Châteauneuf-du-Pape ou d’Avignon, mais qu’ils étaient moins délicats ». Il les répertoriait parmi les vins de première classe.(16) On récoltait une boisson très appréciée au lieudit « Coteau-Brûlé » (17). Également, c’était là où s’étaient trouvés de beaux vergers d’oliviers dont il ne restait que quelques rejetons poussés après la mort des anciens arbres due à une succession d’hivers rigoureux. Les cultivateurs travaillaient dur pour renouveler ces oliveraies. Les plantations nouvelles promettaient un avenir prospère mais, pour parvenir à un degré de maturité, il leur fallait patienter et manger du pain noir.

Le terrain, en général de qualité médiocre, était bien travaillé ; cependant il existait une quantité de terres incultes. Pendant neuf mois de l’année, elles fournissaient un maigre pâturage aux troupeaux dont les excréments assuraient une partie de l’amendement des terres. Dans un temps passé, elles avaient été cultivées en vigne. 

Pour fertiliser les champs, les Sorguais en étaient demeurés au fumier de leur village, engrais obtenu avec la fermentation de la paille des litières mélangée aux déjections des animaux, mais cela ne suffisait pas ; pour les prés, ils les amendaient avec du terreau acheté. En 1808, de Pazzis rappelait, en des termes amusants, l’acharnement du paysan à rechercher du fumier : « Il est des pays où les enfants de la campagne et des villages poursuivent et importunent les voyageurs en leur demandant une petite pièce de monnaie, dans le Vaucluse ils n’en veulent qu’à la fiente des animaux… » (18). 

Bien souvent, dans ces terrains, le cultivateur semait une éminée (19) de grains et, rarement, il en retirait la même mesure. Sans l’espoir d’avoir une bonne récolte, bien des lopins seraient restés en friches. Le pays avait adopté l’assolement bisannuel pour les terres les plus nobles avec jachère et, pour les autres, les moins productives, une alternance triennale avec deux années de repos. 

Les cultures 

Les oliviers, cultivés avec soin, étaient plantés dans des arpents peu productifs. Dans ces olivettes, entre les arbres, le paysan semait des « grains de mars », selon l’expression d’usage. C’était du blé ou du méteil. La récolte en olives n’était pas annuelle à cause des intempéries hivernales qui, depuis cinquante ans, affligeaient le midi de la France. Les arbres avaient une belle apparence dans les mois qui précédaient la production, mais la cueillette n’était jamais à la hauteur des espérances ; la sécheresse ordinaire du mois d’août et le mistral impétueux qui règne sur la vallée du Rhône contribuaient à la perte du fruit qui tombait avant maturité. Strabon (20) appelait ce vent terrible « mélanborée »(bise noire). De plus, pour les vergers nouvellement plantés, il fallait attendre dix ans avant d’obtenir un résultat convenable. Les céréales de mars semées dans ces sols ingrats rendaient les cueillaisons précaires, et souvent le propriétaire en était pour les frais de ses semences.

En 1815, les maires écrivaient que les récoltes de vin et de blé se faisaient suivant « les méthodes d’il y a cinq cents ans » (21) entraînant une grave crise de subsistance. Ce qu’ils ne soulignaient pas, c’était la pauvreté quasi générale des Vauclusiens qui empêchait de moderniser les méthodes de travail ; en outre, la forme et le caractère des champs ne se prêtaient qu’à la culture à la main.

Les terres en lisière des cours d’eau, façonnées par l’apport de limon dû aux inondations répétées, se montraient très fécondes en grains ; toutefois, l’exposition fréquente à l’entrée soudaine et brutale de l’eau décourageait les cultivateurs dans leur entreprise. Devant cet état de fait, les exploitants se réorientèrent vers la culture de la vigne. Le vin en était d’une mauvaise qualité. Il était de mode de produire de la piquette après avoir repassé le marc de raisin deux fois sous la pression ; on peut imaginer sa teneur en alcool et sa couleur. Seuls les fermiers les plus nécessiteux arrivaient à avaler ce revin (22).

Les paysans assuraient la conservation de leur vin dans des « pèço de vin »,barriques de 225 litres. Le bois de saule cerclait les tonneaux. Avec l’humidité des caves, la majeure partie de ces cerceaux pourrissaient, il fallait les recercler tous les ans. Également, le vigneron défonçait les tonneaux pour les nettoyer et ensuite il les rebâtissait. L’entretien des barriques, des pressoirs et des cuves laissait peu de profit au producteur.

La durée de vie des vignes dépendait de la qualité de la terre, soit de dix à trente ans. Elles étaient cultivées à l’aide d’une fourche ou d’une bêche, un homme en travaillait une demi-éminée par jour, moyennant le salaire journalier d’un franc cinquante centimes. À la houe ou au hoyau, le travailleur percevait 2 francs par jour. Les vignes cultivées dans des terrains favorables produisaient pour une salmée (68 ares 32ca) 56 barraux. (23)

Un barral contenait 38,47 litres (soit 31 hectolitres 50 à l’hectare), pour tomber à 4 barraux à l’éminée (24), soit 153, 88 litres la salmée (par hectare 225, 23 litres).

Dans les terres les plus arides, on labourait 4 éminées (25) par jour, avec deux bêtes (mulets ou ânes°). Les ânes, au service presque unique de l’agriculture locale, avaient l’avantage d’être élevés sur place, donc pratiquement à moindres frais pour leur propriétaire. (26) L’usage était conservé de sarcler les froments et les méteils. « … Le sarcleur avait le coup de binette qui convenait : précis, rapide, automatique. Le manche de son outil ne mesurait guère qu’une cinquantaine de centimètres, ce qui l’obligeait à progresser les reins cassés, pas à pas, à piétiner presque, les jambes légèrement écartées, il éclaircissait de la sorte sans jamais se relever. (27)… » La pénurie de fumier et la médiocrité du sol proscrivaient la succession de deux cultures de blé sur le même terrain. La « restoublado » (emblavure-champ sursemée) était interdite. Les journées commençaient au lever du soleil jusqu’à quatre heures de l’après-midi. Dans quelques endroits seulement, la journée ne finissait qu’au coucher du soleil mais, dans la majeure partie du département, l’ancien usage subsistait. La raison venait de ce que le journalier ne se contentait pas d’un salaire ; à temps perdu, et plutôt le soir, sa journée accomplie, il travaillait son lopin de terre (28). Les longues journées avaient droit, en été, à deux heures de repos au milieu du jour, outre le temps des repas.(29). Parfois, c’était en couple que l’on se rendait au travail. Voici comment Paul Arène se souvenait de ces journées :« … Nous partions à l’aube tous les matins : ma mère, à pied suivant l’usage, me faisait marcher et tirait la chèvre ; mon père allait devant, au trot de Blanquet, jambe de–ça, jambe de-là, le bout de ses souliers traînant par terre et, porté ainsi par ce petit âne gris, vous l’eussiez dit à cheval sur un gros lièvre… » (30)

Les pâturages prenaient une part importante dans l’activité agricole de la commune, les meilleures récoltes provenaient des lieux bien irrigués. Dans les étendues les moins favorables à la production d’herbes, malgré un fond humide, la végétation se composait d’une lande grossière mêlée de roseaux. Par fortes chaleurs, ces endroits souffraient de la sécheresse. Le cultivateur avait beaucoup de mal à éradiquer ces cannes de Provence, elles se multiplient par rejets issus de tiges souterraines rampantes à trois ou quatre pieds de profondeur (soit à une profondeur pouvant aller à 1 mètre 30). Ces roseaux ne servaient que pour la litière des chevaux. Dans les meilleures terres, l’agriculteur pouvait faucher trois récoltes, tandis que les prés d’une mauvaise qualité ne donnaient qu’une récolte plus tardive. D’une manière générale, le fourrage n’était pas apprécié, l’agriculteur en imputait le canal de Vaucluse dont l’eau « d’une extrême froideur » nuisait à la qualité de la production. Il disait d’elle « qu’elle dévorait les fumiers et une grande partie des sucs végétaux » ; elle consommait 192 kilos de fumier tous les deux ans. La rémunération octroyée au faucheur ne prenait pas en compte le volume du fourrage, il recevait forfaitairement un franc par éminée, quelle que soit l’abondance de la pâture.

L’ouvrier qui se chargeait de l’entretien des fossés et rigoles et les coussins (cette partie du collier qui s’applique contre l’épaule de l’animal attelé) recevait une rétribution d’un franc cinquante centimes la journée, pour l’amendement du sol 192 francs tous les deux ans. À la fauchaison, un franc chaque coupe, la salmée vingt-quatre francs, le fanage quatre francs par salmée, le transport du foin au grenier six francs le voyage.

Les jardins, selon leurs productions, étaient de plus ou moins d’application, on apportait peu d’attention aux gros légumes.(31) À la désignation ci-dessus, il faut ajouter les pâtures, landes, bruyères et broutières (32) qui bordaient les rivières de peupliers blancs poussant naturellement.

Les insectes parasites

 Le paysan avait à lutter contre la prolifération d’insectes nuisibles. En 1816, une étonnante quantité de chenilles menaça la campagne des plus grands ravages, l’exploitant dut se hâter d’écheniller arbres, arbustes, haies et buissons. En 1828, les oliviers furent frappés par une attaque extraordinaire de vers. « On faisait plutôt une huile de vers que d’olives » (33). 

Baux ruraux 

Les baux ruraux, selon l’ancien usage, étaient donnés à mi-fruits, l’affermage était peu usité. L’incertitude de bonnes récoltes détournait le locataire d’un bail à rente fixe, il préférait être métayer que fermier.(34)

Cependant, on trouve trois domaines affermés : le domaine de Fontgaillarde, appartenant à François Joseph Rolan, notaire à Avignon, par bail du 10 juillet 1807 à Joseph David de Sorgues, moyennant un fermage annuel de 900 francs, celui de Gentilly à Blaise Ferrier et Carretier par madame Rovère aux termes d’un acte reçu par Me. Courtois, notaire à Carpentras, le 13 frimaire an X (vendredi 4 décembre 1801), d’une superficie de 20 hectares 37a 60ca moyennant le prix de 780 francs, 6 paires de poulets et 8 douzaines d’œufs, et celui appartenant à Siffren(sic) Guillabert de Carpentras à Blaize(sic) Gonnet de Sorgues, suivant acte reçu par Me. Pochy, notaire à Sorgues, le 29 thermidor an 9 (18 août 1801) pour une durée de 8 ans, sans indication d’une possible reconduction.

Le troisième affermage était situé au quartier de la Traille (à présent site de la poudrerie) sur une superficie de 71 salmées avec bâtiments et dépendances. Le paiement de la redevance s’effectuait en deux termes égaux de 900 francs, les 11 brumaire (2 novembre) et 11 floréal (1ermai) ; le contrat mentionnait que son règlement avait lieu, aux risques et dépens du débiteur, à Carpentras, au domicile du bailleur. Le fermier était contractuellement assigné à résidence. En outre, il devait apporter des soins continus et attentifs à l’exploitation. Il devait faire pourrir les pailles sur place et employer le fumier dans les lieux où le sol était le plus ingrat. Il devait entretenir tous les fossés, les purger et les curer et les rendre de même en fin de contrat. Le fermier devait laisser la paille de la pénultième année ainsi que celle de la dernière dans le grenier à foin ainsi que les poussiers. En plus, il devait laisser dans le grenier deux cinquante quintaux de paille et cent quintaux de poussier. Le domaine de la « Traille », étant proche du confluent du Rhône et de la Sorgue, il lui était permis de vendre du vin et de loger les trains d’équipages qui voyageaient sur le Rhône, chevaux et personnes. Il avait également l’obligation annuelle d’accomplir trois voyages avec sa charrette pour aller à Carpentras ou tous autres lieux désignés par le propriétaire de biens désignés par celui-ci, sans que la course excède quatre lieues.

La liste était longue des obligations à la charge du fermier et l’énumération fastidieuse.

En général, le propriétaire calculait le taux de fermage sur le revenu que lui aurait donné son domaine géré à mi-fruits dans les meilleures années, sans tenir compte des mauvaises. Il fallait se montrer courageux pour prendre à bail à un prix aussi élevé.

La courte durée des baux était désavantageuse pour le fermier. Dans le cas de changement d’exploitant, le nouvel arrivant s’employait, les premières années, à réparer l’épuisement causé par les dernières années de son prédécesseur. À peine avait-il remis les terres en état que la prévision de l’expiration prochaine de son bail le conduisait à faire comme son prédécesseur (35).

Le sort des animaux

Les animaux employés dans l’agriculture travaillaient beaucoup et étaient très mal nourris, jamais pansés ou soignés, abandonnés aux heures de repos dans des étables. Le défaut de soin, la mauvaise nourriture, la fatigue et les chaleurs leur donnaient bien des maladies et il en périssait au moins un huitième chaque année.(36). Léon Cladel exprimait, en une page pleine de commisération, la même opinion : « Honnêtes bêtes de trait, douces bêtes de bât….on les surmène de l’aube au crépuscule, et, quand la journée est finie, à peine leur est-il octroyé de quoi ne pas mourir d’inanition…. l’avoine est trop chère, et l’orge aussi ! Quant au fourrage, il vaut mieux le vendre ! Une ration de paille ou quelques chardons, ça suffit ! À ce jeu l’animal crève… » (37).

Les moulins à eau

Il existait dans la commune cinq moulins à farine à une seule meule tournante. Le nombre était trop important pour le produit récolté. Il divisait le travail. En raison du manque d’eau, lorsque l’un travaillait, l’autre était au chômage ; deux se trouvaient à l’entrée du village, l’un place de la République (fabrique Imer – Leenhardt), l’autre au soustet (à l’heure actuelle espace du Queiron), celui-là appartenait à Oswald Légier de Montfort. Les trois autres éloignés de l’agglomération, par manque de précision, sont difficiles à localiser. Il existait deux moulins à soie, l’un en mitoyenneté avec la fabrique Légier de Montfort, et en amont un autre de construction récente. Le manque fréquent d’activité commerciale et l’interruption des eaux, soit pendant les arrosages soit pendant le récurage ou la réparation annuelle du canal, occasionnaient aux propriétaires des pertes financières et le sans-emploi, sans aucun salaire, pour les journaliers.

Un moulin à papier avait deux cuves, dont l’une travaillait toute l’année et l’autre pendant les deux tiers de l’année selon l’abondance ou la diminution des eaux. Le débit fluctuant de la rivière ne permettait pas une belle fabrication de papier. Cet inconvénient n’existait pas pour les papeteries de Vaucluse et d’Entraigues. Monsieur Hayez signale son existence au quinzième siècle dans le volume vingt-quatrième des Études Sorguaises. Il appartenait à la famille Légier de Monfort et se trouvait à l’entrée de Sorgues, (boulevard Roger Ricca à l’heure actuelle).

La culture de la garance souffrait d’une crise économique. Le prix d’un quintal, poids du pays 40 kilos, qui se vendait 100 francs au siècle précédent, était descendu à trente francs. Le nombre de moulins dans le département était de quinze, dont un à Sorgues. Ce dernier, situé sur la Sorgue, dont la petitesse et l’emplacement coincé dans des bâtiments ne lui permettaient pas un travail suivi ni bien considérable, était insuffisant par suite de mévente ; aussi cette fabrique était restée plusieurs années sans aucune activité.

Lefonctionnement des trois moulins à huile, lié à la petite production d’olives dans la commune, était en voie d’extinction.

Les Vauclusiens étaient confrontés à la déforestation, le bois devenait de plus en plus rare. Il menaçait de manquer totalement (38), sa cherté rendait l’activité des trois fours à pain déficitaires et eux aussi étaient appelés à disparaître de la commune.

À la sortie nord de Sorgues, quartier chaffune, il existait un très ancien four à chaux datant du moyen âge (39) ; également de la même époque se trouvaient des carrières de pierre, quartier Castillon, Saint-Martin et Petit Gigognan, toujours en exploitation au début du XIXe siècle.

On peut, même partiellement, présenter un aspect de la situation économique de Sorgues en 1800. La misère générale régnait, les villageois vivaient constamment sous la menace d’un hiver rigoureux, de l’invasion de parasites, d’épidémies mortelles. Leur horizon ne dépassait pas le cadre du village. Le travail des terres, par défaut d’engrais, rapportait peu ou insuffisamment, ce qui empêchait l’achat d’instruments aratoires et l’entretien d’animaux de labour. L’insuffisance de matière première à moudre, la faiblesse du débit des eaux et le gel de la Sorgue en hiver conduisaient naturellement les moulins à leur déclin.   

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1 Maxime PAZZIS, mémoire statistique du département de Vaucluse, année 1808.

2 Archives départementales 3P art.1690.

3 « … À peine l’aurore pointait quand nous traversions le petit village de Sorgues. Les hommes, les femmes en chemise, les cheveux en désordre avaient sauté du lit, s’étaient mis en fenêtre pour nous voir passer... ». Félix Gras, «Li rouge dóu miejour- Les Rouges du Midi », imprimerie Ch. Déhan, Montpellier, année 1951, pages 204, 205,206 &207. La première édition de ce livre eut lieu en 1896.

4 Mémoire statistique sur le département de Vaucluse par Maxime de Pazzis, année 1808.

5 Maxime PAZZIS, pages 156 & 157. Asthénique :en état de faiblesse.

6 Mémoire de l’état actuel du Comtat Venaissin dressé par M. de Conceil, document cité par Pierre GEORGE, dans « La région du bas Rhône », librairie J.B. Baillière et fils, année 1931, page 374.

7 Paulette Seignour, « La vie économique du Vaucluse de 1815 à 1848 », Faculté des Lettres-Aix-en-Provence, La pensée Universitaire, année 1957, page174.

8 Archives départementales de Vaucluse, recueil des actes administratifs, cote 3K.

9 AD. Idem que la note 8.

10 La compascuité, dans les pays de droit écrit, correspondait à l’expression de vaine pâture dans les pays coutumiers. C’était une servitude exercée sur les terres labourées, c’est-à-dire dont les pâturages étaient mis à la disposition de tous. La loi du 6 octobre 1791 proscrivit ce droit. Le Code Napoléon ne suivit pas entièrement la loi républicaine, il ne reconnaissait cette servitude que lorsqu’elle était réelle et établie par un titre ou par possession. Dictionnaire Larousse du XIXème siècle, tome 4, page 774.

11 La fin du marquisat d’Aurel par Henry de la Madelène, année 1878, réimpression « Les Etudes Comtadines », romans comtadins, page 178.

12 Réflexion de Tancrède dans le Guépard, adaptée pour le texte. Le Guépard (Il Gattopardo) fut l’unique roman de l'écrivain et aristocrate italien Giuseppe Tomasi di Lampedusa, publié à titre posthume en 1958.

13 Blé froment, c’est l’appellation employée dans le texte figurant aux archives départementales par opposition au méteil mélange de blé et de seigle.

14 Selon le dictionnaire libre Wikipedia : terre dont l'équilibre agronomique des différents éléments qui la composent assurerait une croissance régulière à la végétation. Sa composition théorique est de 65% de sable, 15% d'argile, 10% d'humus et 10% de calcaire.

15 Le diluvium alpin, issu du quaternaire, est composé d'une terre rouge, très riche en galets roulés.

16 Robert Bailly « Histoire de la vigne et des grands vins des côtes du Rhône », page 177.

17 Vaucluse – géographie – Histoire- statistique-administration-par V.A. MALTE-BRUN-Les éditions du bastion, page 38

18 Texte cité par Pierre Georges dans son livre « La région du bas Rhône », éditeur Librairie J.B. Baillière & Fils, année 1935, page 376.

19 L’hémine ou l’émine en graphie locale, c’était 23 litres 60 de grains d’après les « Usages locaux de l’arrondissement d’Orange » par Raphaël Mossé, Martin éditeur, année 1914, page 223

20 Strabon (en grec ancien « qui louche »), naquit à Amaseia dans le Pont (actuelle Amasya en Turquie) vers 64 av. J.-C., et il mourut entre 21 et 25 après J.-C.,c’était un géographe grec.

21 La vie économique du Vaucluse de 1815 à 1848, page 46, Paulette Seignour, Faculté des lettres Aix-en-Provence, « Travaux et mémoires », année 1957.

22 Revin (s .m.) dans certaines régions, piquette, boisson. Pour arrière-vin. En Gascogne, on dit aussi reyrevin, Dictionnaire du monde rural, les mots du passé par Marcel Lachiver, éditions Fayard, page 1459.

23 Le barral, c’était un petit baril qui servait à transporter le vin et l’huile à dos de mulet, et qui était long et étroit ; on en mettait généralement deux sur le dos de l’animal pour équilibrer la charge. Dictionnaire du monde rural par Marcel Lachiver, édition Fayard, septembre 1997, page 169.

24 J’ai retenu la mesure trouvée dans le dictionnaire Marcel Lachiver, page 169, ci-dessus désigné à la note précédente.

25 L’éminée était 5 ares 84 centiares à Châteauneuf du Pape, 4 éminées converties en mesures métriques, cela donne 23 ares 36 centiares, d’après « Les usages locaux » par Raphaël Mossé, Martin éditeur à Orange, année 1914.

26 Maxime Pazzis, page 300.

27 D’après « la France en héritage – dictionnaire encyclopédique, métiers, coutumes, vie quotidienne 1850-1960) par Gérard Bouter, éditions PERRIN/Jean-Cyrille Godefroy, année 2007, page1282.

28 La vie économique du Vaucluse de 1815 à 1848, Paulette Seignour, La pensé universitaire, année 1957, page 47.

29 Maxime PAZZIS, mémoire statistique du département de Vaucluse, année 1808.

30 D’après le roman « Jean-des-Figues » de Paul Arène qui naquit le 26 juin 1843 à Sisteron et mourut le 17 décembre 1896 à Antibes. C’était un poète provençal et écrivain français. Il fut inhumé à Sisteron. Il a été souvent plagié par Alphonse Daudet, sans qu’il manifeste la moindre rancœur.

31 Autrefois, chaque région possédait ses légumes aux noms évocateurs distingués pour leurs belles proportions : poireau « Monstrueux de Carentan », carotte «Longue lisse de Meaux », chou «Gros des Vertus ».

32 Dans le Trésor du Félibrige, page 385, volume 1, Frédéric Mistral orthographie ce mot différemment : « broutieiro » qui signifie taillis qui croît au bord d’une rivière.

33 La vie économique du Vaucluse de 1815 à 1848, page 104, Paulette Seignour, Faculté des lettres Aix-en-Provence, « Travaux et mémoires », année 1957.

34 Maxime PAZZIS, déjà cité, page 253

35 Économie rurale, industrie, mœurs et usages de la Montagne Noire, par Félicien Parise, année 1882, réimpression par les éditions du Groupe Audois de Recherches et d’Animation Ethnographique, Carcassonne, année 1985.

36 Maxime Pazzis, ouvrage déjà cité, page 255.

37 Petits cahiers de Léon Cladel, nouvelle : Bêtes et Gens, page 119, Éd. Monnier & Cie. Éditeurs, sans date.Léon Alpinien Cladel naquit à Montauban (Tarn-et-Garonne) le 13 mars 1834 et décéda à Sèvres (Hauts-de-Seine) le 21 juillet 1892, c’était un romancier et nouvelliste français. Il fut un des rares littérateurs que la Commune de Paris inspira. Grand admirateur de cette dernière, il écrivit un récit héroïque" I.N.R.I. "qui relatait les événements tragiques de la mise à mort des communards par la bourgeoisie française. Il fut commencé à Montauban en septembre 1872, achevé à Sèvres en 1887. Il fut édité en 1931 avec une préface de Lucien Descaves.

38 Maxime PAZZIS ouvrage déjà cité, page 130.

39 On nomme chaufournier l’ouvrier qui s’occupe du four à chaux. Il est possible, par barbarisme dans le langage courant, que nos concitoyens aient déformé chaufournier en chaffune.