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Un buste de l'empereur Auguste trouvé à Sorgues... sur un dupondius de Nîmes

La découverte d'une monnaie antique à Sorgues est un événement : il s'agit de la première découverte archéologique officielle d'une monnaie antique sur le territoire de notre commune. Aussi incroyable que cela puisse paraître, compte tenu de l'ancienneté de la présence humaine sur ce territoire, c'est la première fois qu'un Sorguais remplit d'abord son devoir civique en rapportant sa découverte et décide ensuite généreusement de faire don à la commune de sa découverte.

 

Monsieur Hameon ayant découvert une monnaie en bronze qui lui paraissait ancienne dans un terrain lui appartenant, il me l'avait montrée et, voyant qu'il s'agissait d'une monnaie antique authentique, je l'avais encouragé à en faire la déclaration aux services archéologiques. Son devoir accompli, il vient d'enrichir considérablement le patrimoine de notre commune, du point de vue scientifique et culturel, et pour cela nous devons l'en remercier chaleureusement. Disons tout de suite à ceux qui chercheraient à s'enrichir par des fouilles illégales qu'ils perdent leur temps et s'exposent à des poursuites pénales.

 

La découverte de Monsieur Hameon est très intéressante pour la numismatique, étonnante, originale et inattendue, mais sa valeur financière est minuscule. Laissons aux archéologues le soin de fouiller à la découverte de notre passé et rapportons-leur toute découverte en surface d'une monnaie présentant un intérêt archéologique.

Le fragment de bronze que Monsieur Haméon a découvert est bien une monnaie antique, un demi-dupondius pour être précis, qui a séjourné au moins 2 000 ans sous terre avant d'être retrouvé. A l'époque où ce demi-dupondius circulait, la petite monnaie de bronze manquait et les autorités romaines, qui faisaient frapper le bronze en Narbonnaise, toléraient que le public fractionne les monnaies de bronze pour disposer de monnaies divisionnaires mieux adaptées à leurs besoins. Il est même arrivé qu'on retrouve des dupondius coupés en quatre. Il était facile de se munir d'un marteau et d'un coin en acier affûté et de couper son dupondius, précisément entre les deux portraits monétaires afin que les deux fragments de bronze aient grossièrement le même poids. Saluons un instant le bon sens antique, et imaginons un instant la tête de nos banquiers s'ils voyaient circuler des demi-pièces de deux euros pour n'en faire qu'un !

Il s'agit d'une monnaie commémorative de la bataille d'Actium, cette victoire navale remporté par la flotte romaine commandée par Agrippa et Octave (Auguste) contre celle de Marc-Antoine, renforcée par la flotte égyptienne de Cléopâtre VII.

Cette bataille eut lieu au large d'Actium, au sud de l'île de Corfou, le 2 septembre de l'an 31 avant J.-C. et mit un point final à une longue guerre civile qui avait suivi l'assassinat de Jules César à Rome. La guerre s'acheva par le triomphe d'Octave, fils adoptif et petit-neveu de Jules César. Il partagea la gloire de cette victoire avec le général et amiral romain Agrippa.

La bataille d'Actium scella également le destin des deux amants les plus célèbres de l'antiquité : Cléopâtre et Marc-Antoine. Ce dernier se poignarda après son retour à Alexandrie. Quant à Cléopâtre, Plutarque nous a laissé un récit saisissant de son suicide : accompagnée de ses deux plus fidèles servantes, Iras et Charmiane, Cléopâtre se donna la mort en se faisant apporter un panier de figues contenant deux vipères aspics. 

La découverte d'un dupondius de Nîmes à Sorgues nous apporte une donnée intéressante sur la circulation monétaire antique, c'est un fait, mais elle risque de décevoir certains numismates, je veux parler de ceux qui étudient la colonie romaine d'Orange. En effet, on soupçonne qu'il y ait eu des frappes de monnaies de bronze à Orange, en particulier le type de dupondius avec une proue de galère qui semble surmontée d'une tête de bélier. Cette attribution fait l'objet d'un débat car la marque monétaire ne semble pas facile à interpréter. D'autres numismates y ont vu une outre en peau remplie d'air qui aurait pu servir à traverser le Rhône à Arles : serait-ce donc l'atelier d'Arles qui serait ainsi représenté ? Point de proue de galère surmontée d'une tête de bélier ou d'une outre sur notre as sorguais... mais qui sait si notre as n'a pas été contremarqué par un changeur ou un fonctionnaire romain à Orange, ville qui était bien plus peuplée que la petite « Vindalium », petite cité antique qui fut vraisemblablement à l'origine de la ville de Sorgues.

Car le fait est là et je l'ai découvert près du museau du crocodile : ce dupondius présente à cet endroit une marque monétaire de forme circulaire, peut-être un simple coup avec un poinçon rond et creux, à moins qu'il ne s'agisse d'une marque plus complexe dont le centre aurait été abrasé et rendu illisible par l'usure. Un examen à la loupe binoculaire a également fait apparaître des graffitis profondément gravés par un objet sans doute très affûté semblable à une échoppe de bijoutier. Ce type de graffitis gravés sur une pièce antique n'est pas rare et apporte parfois un supplément d'information précieux pour les numismates, plus souvent les quelques lettres ou signes gravés restent un mystère... comme dans le cas qui nous intéresse ici.

Les numismates ont classé les dupondius en plusieurs types, celui-ci appartient au type III. Les dupondius de type III se caractérisent par la présence d'une couronne de feuilles de chêne sur la tête d'Auguste (la corona civica), tandis qu'Agrippa porte une couronne rostrale, couronne qu'on accordait à Rome aux vainqueurs d'un bataille navale.

L'identification du type ne fait aucun doute car les émissions de type IV se caractérisent par l'ajout des lettres PP de part et d'autre des portraits, pour signaler qu'Auguste avait reçu le titre honorifique de Pater Patria (père de la patrie) en 2 avant J.-C. ; or, il n'y a pas de lettre P sous le portrait d'Auguste sur le dupondius trouvé à Sorgues.

Les monnaies du type III auraient été frappées entre 9 ou 8 avant J.-C. et 3 avant J.-C., puis les frappes auraient cessé jusqu'à l'an 10 après J.-C., date à laquelle apparaîtraient les frappes de type IV qui auraient cessé définitivement en 14 après J.-C.

Aucune date d'émission n'est indiquée sur ce type de monnaie antique et c'est grâce à des études numismatiques comparant la composition de trésors monétaires dont on a estimé la date d'enfouissement qu'on dispose aujourd'hui d'une fourchette de datation relativement précise qui reste cependant sujette à caution. On remarquera tout de même que, d'après cette échelle chronologique, les émissions de type III sont suivies d'une longue période de 13 ans sans nouvelles frappes, ce qui expliquerait le manque chronique de monnaies que laisse supposer l'état de ce dupondius qui fut usé, coupé, poinçonné et même surchargé de graffitis ! Cela suggère qu'il a connu une longue période de circulation, faute de mieux, avant de séjourner sous la terre. Son enfouissement a plutôt bien préservé son relief, mais l'humidité et l'oxygène de l'air ont évidemment provoqué l'oxydation du cuivre de son alliage et il est recouvert d'une patine vert pomme. Cette fine couche d'oxyde a finalement créé une barrière physique et créé un obstacle empêchant que tout le cuivre ne subissent la même réaction pour finalement devenir une pulvérulence de couleur émeraude. Ceux qui fréquentent les musées archéologiques connaissent bien cette couleur si particulière, ce voile de malachite qui recouvre les objets vénérables. C'est la couleur des objets qui accompagnent les morts antiques dans leur dernier voyage.

Même s'il est usé, le fragment de cette monnaie présente encore un beau portrait d'Auguste, et, sur son revers, on peut encore distinguer la tête du crocodile. Sur les dupondius complets, ce crocodile est attaché par une chaîne à une palme ou un palmier et cette scène est célèbre parce qu'elle est devenue l'emblème officiel de la ville de Nîmes. L'explication de la présence de ce reptile est amusante ou plutôt satirique. Il s'agirait d'une allusion grotesque, un quolibet, visant à ridiculiser Marc Antoine, personnifié sous les traits d'un crocodile lourdaud (mais aux dents longues, comme il se doit pour un politicien), enchaîné à sa compagne Cléopâtre que désigne le palmier qui évoquerait l'Egypte. Des numismates très observateurs ont également remarqué qu'une galère était gravée sur les deniers frappés par les légions de Marc Antoine et que sa forme évoque fortement un crocodile, ce qui suggère que l'artiste qui a gravé le coin monétaire du dupondius s'est sans doute bien amusé : il aurait poussé l'humour jusqu'à caricaturer une galère romaine ! 

 

La bataille navale d'Actium et le destin tragique de Cléopâtre et Marc Antoine ont inspiré les poètes :

Sous l'azur triomphal, au soleil qui flamboie,

La trirème d'argent blanchit le fleuve noir

Et son sillage y laisse un parfum d'encensoir

Avec des sons de flûte et des frissons de soie.

À la proue éclatante où l'épervier s'éploie,

Hors de son dais royal se penchant pour mieux voir,

Cléopâtre debout en la splendeur du soir

Semble un grand oiseau d'or qui guette au loin sa proie.

Voici Tarse, où l'attend le guerrier désarmé ;

Et la brune Lagide ouvre dans l'air charmé

Ses bras d'ambre où la pourpre a mis des reflets roses.

Et ses yeux n'ont pas vu, présage de son sort,

Auprès d'elle, effeuillant sur l'eau sombre des roses,

Les deux enfants divins, le Désir et la Mort.


Les Trophées — José Maria de Hérédia


Et, bien sûr, les deux amants ont aussi inspiré un film hollywoodien célébrissime, tourné en technicolor avec Liz Taylor et Richard Burton, « Cléopâtre » de Joseph L. Mankiewicz.

Les études numismatiques consacrées au dupondius de Nîmes font apparaître des irrégularités importantes dans le poids moyen des monnaies retrouvées par les archéologues (certaines sont presque intactes, sans usure apparente). De même il existe des variations de style des gravures, à tel point qu'il est admis que certaines émissions de dupondius furent réalisées par des imitateurs gaulois ou celto-ligures. Des dupondius sont si légers qu'ils posent un problème aux numismates. Parfois on ne sait plus s'il faut parler d'un dupondius léger ou d'un as lourd ! A ce propos, le grand numismate Henri Rolland avance l'hypothèse suivante : la dépréciation des monnaies de bronze devenues de simples espèces fiduciaires (dont la valeur excédait donc largement la seule valeur de leur poids de bronze) expliquerait le peu de soin que les ouvriers mettaient à ajuster le poids des nouvelles pièces.

Une réforme monétaire d'Auguste en 27 avant J.-C. réintroduisit l'usage des monnaies de bronze en plus de celles frappées en or et en argent.

En principe, le poids d'un dupondius romain était de 12 à 14 g et son diamètre était en moyenne de 26 mm. Le demi-dupondius sorguais est plutôt léger, même en considérant la perte due à l'usure ou le fait qu'il s'agisse peut-être du fragment le plus petit des deux. On remarque que la tranche de cette monnaie a été rectifiée à la lime pour ajuster son poids ou sa forme.

Le style de la gravure des coins monétaires a varié d'autant plus rapidement que les frappes étaient numériquement importantes, s'agissant d'une monnaie de bronze de faible valeur, et qu'il fallait aussi produire rapidement pour des raisons économiques. Peut-être a-t-on fait appel à une main d'oeuvre moins qualifiée mais aussi moins chère, plutôt qu'à des graveurs grecs ou romains expérimentés. Ce type de stratégie économique est toujours d'actualité : augmentation du rendement accompagné d'une baisse de la qualité du produit, exploitation d'une main d'oeuvre sous qualifiée, baisse du prix de revient et augmentation des marges bénéficiaires. Mais le dupondius peut-il être vraiment considéré comme un « produit pré-industriel » ?

Des exemplaires dont le style paraît presque « exotique » ont été attribués aux tribus gauloises frappant monnaie en Narbonnaise ou dans les régions voisines. N'en déduisons pas forcément que les graveurs gaulois étaient plus frustres ou moins talentueux que leurs homologues romains. Ils avaient aussi une sensibilité artistique propre et cherchaient sans doute à dépasser le simple stade de l'imitation des portraits et des légendes latines pour atteindre une dimension moins informationnelle, plus esthétique. Peu importait, après tout, que le graveur gaulois ne sache ni lire ni écrire le latin pour créer sa monnaie, peut-être cherchait-il d'abord à s'adresser à d'autres Gaulois par une sémantique adaptée, par les signes d'une religion que, faute de textes, nous ne comprendrons jamais. Il y a là une frontière que les numismates hésitent à franchir : peut-on considérer une monnaie comme une oeuvre d'art ?

Sur le plan politique, la présence de deux portraits sur la même monnaie laisse songeur : il fallait que l'empereur Auguste soit particulièrement reconnaissant à son général pour qu'il l'associe ainsi à sa gloire. Frère d'armes, allié politique, Agrippa devint également le gendre d'Auguste lorsqu'il épousa sa fille Julia en 21 avant J.-C.. Consul et conseiller de l'empereur, il reçut un imperium exceptionnel : la puissance tribunicienne. Il jouissait également d'un immense prestige militaire, renforcé par ses victoires en Espagne et ses conquêtes dans le Haut-Danube. Toutefois, il resta subordonné à l'empereur Auguste. Considéré comme le successeur potentiel d'Auguste, il mourut avant lui en 12 avant J.-C., à l'âge de 51 ans. Agrippa ne fut jamais empereur, et voyez comme le sort semble s'acharner sur lui : c'est le portrait d'Auguste que Monsieur Hameon a retrouvé et pas celui d'Agrippa !

Le dupondius de Nîmes, monnaie provinciale, a circulé à une période charnière de l'histoire romaine qui a vu la fin d'une guerre civile particulièrement sanglante et le règne d'Auguste qui instaura une période de paix, de stabilité et de développement économique en Narbonaise. Pour maintenir la Pax romana, les légions durent monter la garde aux frontières d'un empire immense, stationnant dans des camps solidement fortifiés où affluaient en permanence de nouvelles recrues venues d'Italie et des autres territoires dominés par Rome. Les mouvements de légions entières, leur stationnement , les soldes qu'il fallait verser aux légionnaires et qu'ils dépensaient sur place en monnaie locale ou accumulaient en petit pécule qu'ils emmenaient avec eux dans leurs nouvelles affectations, ont créé une circulation monétaire particulière des dupondius de Nîmes que les archéologues ont mis en évidence, surtout dans les camps germaniques, les limes, comme ceux de Haltern et Oberhosen. J'invite tous ceux qui souhaitent approfondir le sujet à parcourir les publications citées en bas dans la bibliographie.

La numismatique n'est pas une science morte. Ce demi-dupondius, cette petite monnaie antique non-officielle mais si utile et si pratique à la population vous amènera peut-être à réfléchir sur la monnaie en circulation aujourd'hui : pensez un instant au billet de 500 euros. J'ai écrit «pensez » car je doute que vous en ayez un à cet instant dans votre poche. Ce billet est un « monstre », sa valeur libératoire est telle qu'il m'est difficile de trouver une monnaie en or antique dont la valeur actualisée serait comparable. Je ne discuterai pas ici de son utilité macroéconomique, ce serait hors sujet. Pour un commerçant et son client, ce billet est un cauchemar, il déclenche spontanément une suspicion bien légitime (est-ce qu'il est vrai ?) et pose problème car comment rendre la monnaie sur une telle somme... Bref, sauf à être banquier ou disposer d'un détecteur de faux billets, la transaction se fait à reculons. Qu'importe, une brochette de prétendus experts ont décidé de passer outre, car ce billet a une autre utilité. Laquelle ? me direz-vous, voyons les choses froidement : ce billet concentre le maximum de valeur dans un poids et une surface minimum. Ses qualités le font apprécier par ceux qui stockent d'importantes sommes d'argent liquide... ou souhaitent les dissimuler. Criminels de tous les pays, réjouissez-vous, la banque de notre soi-disant Union européenne sait vous être agréable. Il va de soi que retirer de la circulation monétaire les billets de 500 euros n'empêchera ni le crime organisé ni la fraude fiscale. S'il vous plaît, Monsieur Trichet, pourrions-nous les couper en deux ?

Nous espérons tous que ce demi-dupondius sera bientôt exposé au public et que des Sorguais se déplaceront pour le voir. La vision de ce petit bout de métal risque pourtant d'en décevoir beaucoup : « trop petit, pas assez spectaculaire, c'est quoi ce truc ? » penseront-ils... « Je suis César Auguste et j'ai conquis un empire, et toi, qui es-tu ? ».

Xavier VERGEREAU

Extrait de la 21ème édition des Etudes Sorguaises "De tout un peu des temps passés" 2010

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SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES

• Les dupondii de Nîmes — datation, diffusion, et nature du métal utilisé par Paul-André Besombes, Revue Numismatique année 2001 Volume 6 numéro 157 pp. 305-328

• Les as nîmois — Extrait du courrier numismatique de Bergerac Par H. ROLLAND - Imprimerie Générale du Sud-Ouest J. CASTANET, 1931

• Le symbolisme de l'as de Nîmes Par Alain VEYRAC - Éditions Monique MERGOIL (Montagnac, 1998)

Deux sites internet : www.asdenime.com et http://pagesperso-orange.fr/as-de-nimes/