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Au XIXe siècle Sorgues a besoin d'eau

(Les notes référencées ci-après, sauf précisions, proviennent toutes d'un dossier coté aux archives départementales de Vaucluse sous le numéro 2 0 129 art.7)

Au dix-neuvième siècle, les fontaines publiques ne servaient pas qu'aux usages domestiques. Elles participaient également à l'embellissement et à l'assainissement des villes et villages. Elles étaient considérées comme monuments d'utilité communautaire. Quiconque les détruisait ou les dégradait était passible d'un emprisonnement d'un mois à deux ans et d'une forte amende.

 

Au cours de l'année 1817, dans un conflit, qui résultait d'une servitude de passage opposant un Sorguais à ses voisins, le nom de la fontaine de l'Ourmé (impasse de l'Orme) apparaît. Elle était utilisée depuis des temps immémoriaux (1). Il fallut attendre 1824 pour qu'une nouvelle fontaine publique soit identifiée par un document officiel, celle du « Pontillaud » (2) . Leurs canalisations étaient en terre cuite vernissée de Bollène. Elles étaient enfouies au milieu des rues. À l'usage elles se fragilisaient et devenaient poreuses. Les incidents touchant à leur solidité, comme fuites ou ruptures, étaient nombreux. Elles étaient régulièrement « dérangées »(3) (4). Elles exigeaient un entretien « presque continuel » et les dépenses qui y étaient faites ne remplissaient pas le but désiré. De plus, les débordements fréquents du Rhône et de l'Ouvèze causaient d'énormes dégâts.

 

Pour s'épargner bien des soucis, après examen de la situation, le conseil municipal remit à ferme (5), à une entreprise privée, pour une période de six ou neuf ans, la maintenance du réseau. Elle se chargeait de réparer l'installation, d'être présente à chaque interruption de distribution d'eau, de remanier les conduites défaillantes et celles fragilisées par l'usure. Ce fut un fontainier carpentrassien, Duplatre, qui assuma ce travail.

Le 11 novembre 1866, il fut découvert une source route d'Entraigues. On y construisit une canalisation qui allait jusqu'à l'esplanade du portail (place de la République à l'heure actuelle). Ensuite, on édifia un pilier octogone, en pierre de Caromb. Il était creux à l'intérieur et permettait le passage d'un tuyau ascendant et de deux descendants afin d'assurer l'alimentation du « Vieux Sorgues ». Il était muni de deux bassins larges l'un servait d'abreuvoir, l'autre de lavoir.

LE FONTAINIER COMMUNAL

En 1850, le fontainier devint un auxiliaire municipal. Par arrêté, le maire fixa les obligations de cet employé. Il devait veiller à la conformité des bornes-fontaines, à leur alimentation. Seul, il avait le pouvoir de toucher aux conduites communales. Les travaux qu'il exécutait chez les particuliers étaient à la charge des bénéficiaires. Il avait la possibilité de rentrer à l'intérieur des maisons pour s'assurer du bon fonctionnement des installations.

LA PENURIE D'EAU

La pénurie d'eau était un phénomène récurrent qui dominait le dix-neuvième siècle. Il avait pour le moins trois origines : l'alimentation insuffisante, l'altérabilité de la tuyauterie et l'opposition clanique plus que politique que deux groupes de belligérants divisaient.

Au cours de l'année 1846, des recherches avaient été entreprises à l'est de la commune. On y découvrit une source qui filtrait dans les graviers le canal du Griffon. Son débit était évalué à 120 litres minute. L'été, à cause de nombreux arrosages quartier Saint-Marc, l'écoulement était plus considérable. Afin de le rendre plus pur, on installa une crapaudine. Ce dispositif qui devait servir à enlever les débris en suspension ne se montra pas d'une grande efficacité.

Les 14 fontaines existantes ne suffisaient plus aux besoins des Sorguais. La population réclamait à grands cris de nouvelles constructions. Il lui arrivait de prendre l'eau du canal du griffon qui circulait, à ciel ouvert, rue des remparts (lon di barri). Le 12 octobre 1848, le réseau, à son passage sous la route royale (RN 7), fut mis en pièces et la commune ne fut plus alimentée.

L'édification de points d'eau flambant neufs, attendue avec impatience par les habitants, fut décidée par le conseil municipal du 10 juillet 1848 qui vota la somme de 5783,44 francs.

Au Pontillac , au mois de juillet 1851, le dispositif d'alimentation ne coulait plus depuis quelque temps et il ne pouvait plus être remis en état. L'échevinage projeta d'établir un branchement en poterie et tuyau de fonte depuis le bassin de la fontaine de l'Orme jusqu'à celle qui se montrait défaillante.(6)

À certaines époques de l'année, les sources tarissaient. Pour parer à cette défaillance, la commune avait recours à une prise pratiquée dans un canal privé dont le propriétaire se montrait complaisant. En septembre 1874, cette ressource fit défaut : le moyen le moins onéreux pour l'édilité fut d'opérer une jonction sur le conduit en plein air du griffon, comme cela s'était déjà pratiqué par le passé.

LA QUALITÉ DES EAUX

Nous l'avons écrit ci-dessus, l'eau était rare, et l'étude sur sa qualité par analyse chimique ne se pratiquait pas. Pour les 1500 habitants du « Vieux Sorgues » il existait sept fontaines venant de deux sources. L'une, celle de l'Ormeau, qui en fournissait deux, l'autre, la Chiquette, qui en alimentait cinq. Dix distribuaient un bouillon du canal du Griffon légèrement pâle, charriant des détritus organiques provenant des papeteries et, après 1855, de l'abattoir. Au repos, il était susceptible de putréfaction rapide.(7) Il était imbuvable pour les personnes tout au plus pouvait-il servir aux bestiaux. Mais il arrivait quelquefois que les chevaux refusassent de s'abreuver (8) .

La commune n'ayant aucun revenu se trouvait obligée de recourir au moyen le plus économique : celui de prendre l'eau épurée du griffon, malgré l'opposition de certains usiniers. Pour le maire, une fois clarifiée à l'aide d'un filtre, elle devenait potable.(9) Il ajoutait «...je n'ai pas convenu que les eaux du Griffon fussent insalubres puisqu'au contraire, depuis la création des fontaines actuelles, toutes les années à certaines époques, on avait été obligé d'y avoir recours et depuis 20 ans que l'on s'en sert on n'a jamais entendu dire qu'elles fussent nuisibles à la santé.. » C'était une affirmation surprenante. En 1852, les Sorguais renoncèrent à son usage.

Les nouveaux quartiers au sud de l'agglomération étaient alimentés par des puits.

UNE AFFAIRE D'EAU POTABLE


Le 29 septembre 1874 commença officiellement l'affaire du canal du Griffon parce que son syndicat, dirigé par Henri Leenhardt, s'opposait à la commune. Le motif en était la demande de concession d'eau. Ce différend dura pendant vingt-quatre ans. Son argumentation reposait d'une part sur un souci de santé publique et d'autre part, plus sournoisement, sur une perte de profit pour son industrie.

Voici extraites, d'un pli daté du 20 octobre, les justifications fournies par Leenhardt « .. Nous avons l'honneur de vous exposer les motifs d'opposition que nous croyons réserver à cette demande...

Le canal du Griffon présente une regrettable insuffisance d'eau pour les besoins de l'agriculture et de l'industrie...

Les fontaines et encore plus certaines concessions particulières débitent, sans besoin, le double du volume de certaines autres...

Les eaux du canal sont d'autant plus facilement souillées que le volume des eaux de ce canal est peu important et qu'il existe sur ses bords des habitations qui écoulent leur impureté... »

Il concluait « ...la demande de la commune de Sorgues porterait un grave préjudice à nos intérêts dans la force de nos usines ...et qui serait en pure perte si ce n'est même au préjudice à la santé publique »

Ce à quoi le maire répondait au préfet « ...les eaux de Vaucluse sont en effet impures, mais par filtration on peut les rendre parfaitement potables... »

Le 5 novembre 1874, quarante-deux Sorguais pétitionnaient, inspirés par la crainte de pénurie. Ils expliquaient que « ... vers le mois d'octobre, quand les arrosages cessaient, les sources se tarissaient et les fontaines cessaient de couler... », leur alimentation provenait par infiltration de la Sorgue et du Griffon. Les requérants réclamaient qu'après la saison d'arrosage un épurateur «artificiel » soit installé sur le canal du Griffon sans préjudicier aux manufacturiers.

La riposte ne se fit pas attendre, le 9 novembre, quarante signataires « habitants intra-muros » repoussaient l'idée d'alimenter les fontaines par les eaux des canaux. L'ensemble d'arguments, qui venaient appuyer leurs dires, reposait sur sa nocivité, sur l'impossibilité d'un filtrage suffisant et sur son gaspillage. Elle était soutenue par trois notables, Oswald de Montfort, châtelain à Malijay, Générat , notaire à Avignon et Jullian, usinier à Sorgues, tous trois membres du syndicat du canal du Griffon.

Le 8 décembre, le rapport de l'ingénieur départemental avait conclu que la distribution était négligée par la commune. Les pertes résultaient du manque d'entretien, elles obligeaient l'hiver de puiser dans le canal du Griffon ; il partageait avec la direction de ce dernier l'opinion sur la nocivité de son eau.

Mais, pour lui, il existait une dimension inavouée : les oppositions formulées étaient un aspect de la politique locale. Elles résultaient de points de vue différents et « de conflits entre divers groupes de la population »

La nouvelle prise d'eau faisait perdre à l'usine Leenhardt la force motrice d'un cheval-vapeur. Comme beaucoup de manufacturiers, il se plaignait des impôts qui frappaient les établissements industriels, ce qui lui donnait le droit de défendre strictement l'intégralité de ses prérogatives.

L'usage fait-il la qualité de l'eau ?

L'ingénieur en chef livra son opinion sur le problème. Pour lui, la consultation du comité d'hygiène ne paraissait absolument pas indispensable ; « parce que depuis nombre d'années l'eau du canal du griffon était introduite dans les conduites d'eau lorsque les sources n'étaient plus alimentées par les filtrations des arrosages et que les habitants qui avaient des concessions sur ces conduites n'auraient pas été assez peu soucieux de leur santé pour avoir attendu jusqu'à ce jour pour réclamer contre cette pratique si elle avait été réellement nuisible... » (10) 

EN 1899, SORGUES MANQUE TOUJOURS D'EAU

La commission des travaux publics concluait son rapport en conseillant de reprendre sans délai possession de la prise du Griffon, si nécessaire à l'alimentation des fontaines de la ville. De plus, la commune en était concessionnaire depuis 1848. Son abandon momentané avait pour origine le manque de ressource financière.

La demande du conseil municipal n'était pas originale, en 1874 l'opposition énergique du syndicat du Griffon et d'un grand nombre de propriétaires n'avait pas permis d'établir un nouveau point d'eau.

Alphonse Maureau, maire, invita, le 30 août 1885, l'assemblée municipale à prendre des décisions salutaires, que l'urgence commandait, afin de fixer dans un lieu, le plus tôt possible, à l'intérieur de la ville deux fontaines d'eau de source. Le vote sur la proposition de l'élu fut accepté à l'unanimité.

Le 23 avril 1886, la station agronomique de Vaucluse effectua pour la première fois une analyse de la composition de l'eau. Elle concluait : eau peu calcaire et séléniteuse (11), potable, avec quelques traces de matières organiques.

Aggravation

L'opposition qui sourdait entre les clans, depuis l'année 1874, connut une brusque aggravation dans la nuit du 31 décembre 1897 par l'obstruction de la nouvelle prise d'eau placée sous le pont de Saint-Marc. Vincent Martin, maire, informa qu'il engageait des poursuites judiciaires contre les vandales. Le « PETIT PROVENÇAL », du 3 janvier, publia un article redondant sur l'affaire. En voici les termes « Malgré la pluie abondante qui n'a cessé de tomber toute la matinée de samedi, M le maire assisté de M Auguste Bédoin, adjoint, a reçu à la mairie dans la salle du conseil à 10 heures les membres du conseil municipal, les divers fonctionnaires, le percepteur, le personnel des contributions indirectes, l'agent voyer, les directeurs et directrices des écoles laïques et école maternelle , ainsi que les membres du bureau de bienfaisance . La plus sincère cordialité a marqué cet échange de sympathies. La population tout entière de Sorgues a été heureuse de voir couler l'eau dans les diverses fontaines, il faut croire qu'il existe dans notre localité des personnes ayant des sentiments assez vils, ne reculant devant rien, pour assouvir leurs rancunes et leur haine personnelle. Dans la nuit du 31 décembre au ler janvier les eaux du Griffon ont été levées et une muraille a été construite en 10 novembre de sorte qu'aujourd'hui Sorgues n'a plus une goutte d'eau une enquête est ouverte. »

Disputes

On a pu attribuer ce geste à l'exaspération de beaucoup d'habitants opposés depuis des décennies à la modification de la prise d'eau, malgré les plaintes de la population remontant à une époque lointaine.(12) L'auteur de cet acte malveillant fut peut-être inspiré par le groupe d'opposants à la direction municipale, parmi lesquels Henri Leenhardt, Amédée Blanchon, meunier, Somnier, Gleize, Guigues, conseillers municipaux, J.B. Villion ancien maire et le docteur Jean Godlewski. Pour certains, les protestations manquaient de pureté d'intention. Par exemple. Villion : l'eau lui fut coupée par délibération de l'assemblée édilitaire du 23 mars 1880, parce qu'il n'avait aucun droit sur la conduite qui était destinée à l'alimentation des fontaines publiques. Aussi, il assura que l'épidémie de choléra qui, en 1893, avait sévi dans la commune en faisant de nombreuses victimes n'avait pu être enrayée complètement qu'en supprimant l'eau du Griffon dans les canalisations (13). Or, après avoir débuté au mois de juin, et tué trois malheureux malades, elle s'arrêta spontanément en août malgré l'absence de traitement efficace. Quant à Blanchon, il voulait que la localité lui paie des travaux de réparations à son robinet. Il affirmait qu'un corps étranger obstruait l'orifice de sa conduite et que c'était «... un amas de viandes provenant de l'abattoir ... » Il précisait que ce monceau de chair ne s'était désagrégé qu'à la suite d'une putréfaction accomplie. Le maire lui répliqua dans « des termes d'une partialité capricieuse en répondant que s'il n'avait pas d'eau il fallait l'imputer à la sécheresse » (14)

En fait, Blanchon refusait de se soumettre au règlement établi le 30 mars 1849, sûrement à juste raison.

Catilinaire

En janvier 1899, après une plainte signée par 525 habitants, le conseil départemental d'hygiène mandata une commission à l'effet de s'assurer de la nocuité du liquide. Elle constata que l'imbuvable était distribué dans des fontaines semblables à celles fournissant l'eau acceptable, qui ne se distinguaient que par une plaque peu lisible.

Pour la première fois depuis 70 ans le maire donna l'ordre de ne plus s'approvisionner au canal du Griffon.

Il concluait sa lettre par cette phrase : «... le rapport du conseil départemental d'hygiène contient des informations sur les fontaines publiques d'une parfaite incompétence attendu que les plaques indicatrices sont parfaitement en vue et que la population est à mon avis suffisamment alimentée par les eaux de source... »

CONSTRUCTION D'UNE FONTAINE MONUMENTALE

La fontaine dite du « Portail », située sur la place de la République, était utilisée comme lavoir et abreuvoir, en même temps qu'elle servait à l'alimentation en eau potable. Les deux premiers usages maintenaient les abords dans un état constant de boue. Le conseil municipal décida de conserver uniquement le fût qui continuerait à pourvoir les autres fontaines et de construire une fontaine monumentale abritée du nord, en fonte bronzée fournie par les fonderies de Val d'Osne 15 Elle fut installée au cours de l'année 1900. La construction d'un lavoir non couvert fut décidée sur la place de la Cavalerie. Il était alimenté par les eaux perdues de la fontaine monumentale. L'aménagement d'un abreuvoir sur place Saint-Pierre fut également décidé.

SORGUES N'AURA PLUS SOIF

En 1906, la création d'un réseau alimenté par la nappe phréatique de Chaffune, devenu service des eaux de la ville, fut accueillie comme une bénédiction. Il n'y eut plus de réclamation. Les épidémies, qui empoisonnaient'6 nos concitoyens au siècle précédent, disparurent.


Raymond Chabert
 

Extrait de la 24ème édition des Etudes Sorguaises "Sorgues, gens oubliés, lieux disparus" 2013

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1- Archives départementales de Vaucluse, 6 Q ART.11.

2- Pontillaud déformation locale du mot pontilhac devenu pontillac - petit pont en français.

3- Les fontaines étaient souvent « dérangées » pour ne fonctionnaient pas — Dictionnaire Littré 1860-1870.

4- Lettre du maire au préfet du 19 juillet 1826. Droit : système dans lequel un propriétaire cède à quelqu'un pendant une durée de temps limitée l'exploitation d'un bien, en retour d'un paiement en argent ou en nature.

6- Lettre du maire du 3 février 1851 au préfet.

7- Rapport de l'ingénieur ordinaire du 8 décembre 1874.

8- Délibération du conseil municipal du 14 mars 1875.

9- Lettre du maire au préfet du 6 décembre 1875. 

10- Avis de l'ingénieur en chef du 11 décembre 1874.

11- Séléniteux — chimie — qui contient du sulfate de calcium, eau séléniteuse. Pour faire simple, c'est du plâtre.

12- Lettre de Blanchon du 22 octobre 1898 au préfet.

13- Attestation du 16 août 1897.

14- Lettre de Blanchon, du 17 septembre 1898, au préfet. 

15- Le Val d'Osne dépend de la commune d'Osne-le-Val en Haute-Marne. Les ateliers créés en 1836, pour fabriquer du mobilier urbain et de la fonte décorative, devinrent rapidement les plus importants producteurs de fonte d'art en France sous le nom de fonte d'art du Val d' Osne.

16- Rapport sur la question de la source Saint-Marc à Sorgues par Bourret, adjoint délégué, du 19 avril 1935.