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Émergence des mémoires oubliées : les travailleurs indochinois en Vaucluse de 1939 à 1950

Musée d'Histoire Jean Garcin : 39-45 L'Appel de la Liberté, Conseil général de Vaucluse

Le Musée d'Histoire Jean Garcin : 39-45 L'Appel de la Liberté, propriété du Conseil général de Vaucluse, s'est engagé, depuis 2011, dans un programme de recherche Indochine de Provence, le silence de la rizière, qui vise à produire de la connaissance historique sur un pan méconnu de l'histoire de notre département : les itinéraires d'exil des Indochinois en Vaucluse de 1939 à 1950.

 

Ce programme, porté par le musée associé aux laboratoires de recherche Culture et Communication de l'Université d'Avignon et INSARTIS, ENSA de l'Université de Marseille ainsi qu'aux associations Etudes sorguaises et Histoires vietnamiennes, a été retenu par le Département de la recherche, de l'enseignement supérieur et de la technologie du Ministère de la Culture et de la Communication dans le cadre d'un appel à projets sur les « Pratiques interculturelles dans les institutions patrimoniales ». Le terme interculturel doit être appréhendé sous l'angle du langage de l'altérité, de la relation. Dans le but de mettre en avant le principe d'une démarche partagée, d'un questionnement réciproque et d'une coproduction de savoirs entre institutions patrimoniales, chercheurs, monde associatif et non professionnels. En confrontant les méthodologies et les ressources de chaque acteur du patrimoine, la quête historique est plus fructueuse et les modes de valorisation sont multipliés.

Ce projet rend hommage à ces hommes dont les existences ont été vouées à l'oubli, produit de la connaissance historique et met en cohérence, par la restitution, l'action de mémoire avec la sensibilisation citoyenne.

Employer la main-d'oeuvre coloniale en temps de guerre, les prémices de 1915

La Première Guerre mondiale (1914-1918), qualifiée de guerre totale, ne se concentre plus uniquement sur des objectifs militaires, mais mobilise toutes les ressources d'un État, la population autant que l'économie, la politique et la justice. À partir de 1914, des milliers d'hommes sont mobilisés, mais les entreprises, surtout celles dites d'armement, privées de leur main-d'oeuvre, ont tout de même pour obligation d'accroître leur rendement afin d'approvisionner au mieux le front. Aussi, les pays comme la France ou la Grande-Bretagne qui possèdent un vaste empire colonial décident de puiser dans ces réservoirs des hommes nécessaires au bon déroulement des hostilités. Certains sont contraints de se battre, d'autres sont affectés aux usines de guerre. En France, ces travailleurs coloniaux, au nombre de 183 928, viennent essentiellement d'Algérie, du Maroc, de la Tunisie, d'Indochine et de Madagascar. L'Algérie et l'Indochine sont les plus importants fournisseurs de main-d'oeuvre ; 75 864 Algériens et 48 891 Indochinois viennent travailler en métropole. En décembre 1915, le Service des travailleurs coloniaux est créé. Sa Direction est confiée au Directeur des troupes coloniales. Ce service sert d'intermédiaire entre les travailleurs et les employeurs dont il recevait directement les offres. Les travailleurs sont recrutés par le biais de l'engagement volontaire. Les autorités locales se chargent du recrutement et de l'embarquement pour Marseille. Puis, de cette ville, ils sont dirigés vers les entreprises françaises. Dans un premier temps, les travailleurs indochinois réunis en « groupements » sont mis à la disposition des centres d'aviation. Par la suite, plus nombreux, ils sont affectés à différentes usines d'État ou privées. Ils sont placés dans des écoles d'aviation (Pau, Cazaux), dans des arsenaux (Tarbes, Toulouse, Castres), dans des salines (Salins-de-Giraud), dans des poudreries (Saint-Médard, Toulouse, Bergerac, Saint-Chamas).

C'est ainsi que durant le premier conflit mondial, plus de 2 500 travailleurs coloniaux indochinois, kabyles et sénégalais transitent par la Poudrerie nationale de Sorgues. Cette usine, annexe de la poudrerie de Saint-Chamas est créée en 1915 afin d'accroître la production d'explosifs. Elle devient poudrerie nationale en 1918.

Réquisitionner la main-d'oeuvre coloniale, l'exemple des travailleurs indochinois, 1939-1952

Dès septembre 1939, la République française, reproduisant le précédent de la Première Guerre mondiale, use de son droit d'opérer, en temps de guerre, une levée de main-d'oeuvre dans ses colonies. Cette décision fait suite à une instruction de 1926 édictée par le ministère du Travail qui prévoit la création en temps de guerre d'un Service de la Main-d'oeuvre Indigène, Nord-Africaine et Coloniale (M.O.I.) qui s'occuperait de recruter, de faire venir en France et d'administrer les travailleurs coloniaux. Cette instruction est complétée en 1934 et la loi qui en découle est votée en 1938. Elle est appliquée dès les prémices des hostilités. Parmi les travailleurs coloniaux, une forte majorité vient d'Indochine, nom donné, à partir de 1888, aux colonies et protectorats français de la péninsule indochinoise qu'étaient la Cochinchine, le Cambodge, l'Annam et le Tonkin conquis entre 1862 et 1888, auxquels s'ajoute le Laos en 1893. Ainsi, ce territoire entre 1939 et 1940 fournit près de 20 000 travailleurs.

L'administration coloniale se charge du recrutement. Chaque famille regroupant au moins deux hommes âgés de plus de dix-huit ans est dans l'obligation de fournir l'un d'entre eux à la mère patrie. Cette mesure arbitraire touche sans distinction les célibataires, les hommes mariés et les pères de famille. Seul un groupe restreint d'individus, principalement des fils des bonnes familles, diplômés et parlant français, s'engagent volontairement. Ils ont des fonctions d'interprètes ou de surveillants et sont chacun à la tête de vingt-quatre de leurs compatriotes, issus de milieux plus modestes, employés comme O.N.S (Ouvriers non spécialisés). Ces derniers sont des civils régis par une discipline et un encadrement militaires.

Après une traversée longue et pénible où ils sont obligés de vivre reclus dans les cales des navires réquisitionnés des Messageries Maritimes, ils arrivent en métropole en 1940 dans les murs de la future prison des Baumettes, nouvellement édifiée.

Ils sont ensuite rapidement transférés dans les usines d'armement (Poudreries nationales, etc.) afin de remplacer les hommes mobilisés sur le front. Ils sont répartis en compagnies, groupes d'environ 250 hommes, regroupées elles-mêmes, en cinq légions (Agde, Sorgues, Toulouse, Bordeaux et Marseille). En fonction du lieu de leurs activités, ces dernières ont dû déplacer leur siège.

À l'annonce de l'Armistice en juin 1940, les compagnies qui se trouvent en zone occupée sont contraintes de se rendre en zone sud par leurs propres moyens. À partir de cette période, la plupart des travailleurs sont « loués » par l'État français et l'intermédiaire de la M.O.I. à des entreprises privées ou publiques. Ils sont ainsi affectés aux travaux agricoles, forestiers, salicoles et rizicoles. Par ailleurs, le rôle et le savoir-faire de ces requis dans le développement florissant de la riziculture en Camargue n'ont été reconnus qu'en 2009, lors d'une commémoration organisée par la ville d'Arles.

À l'installation en zone sud des Allemands, les poudreries reprennent peu à peu leur activité et certains Indochinois y travaillent. D'autres sont recrutés pour des travaux divers : usines textiles, coupes de bois, etc.

Après la Libération de la France, nombre d'entre eux se retrouvent au chômage et sont embauchés ponctuellement dans des entreprises proches de leur camp de base. Entre 1946 et 1952, plus de 80 % d'entre eux sont rapatriés dans leur pays d'origine. D'autres restent en France pour des raisons soit salariales soit familiales.

Vies d'exil forcé en Vaucluse, 1939-1950

Le périple des travailleurs indochinois en Vaucluse débute à Sorgues. En effet, la poudrerie nationale située dans cette ville regroupe, à partir de la fin de l'année 1939, la troisième légion des travailleurs indochinois en raison d'un manque de main-d'oeuvre. Jusqu'à la défaite française face aux Allemands en juin 1940, la totalité des requis y est affectée. Ils sont soumis, comme ailleurs, à une discipline militaire stricte et sont surexploités. À Sorgues, en 1941, plus de 4 000 travailleurs indochinois sont regroupés.

De 1941 à 1948, la poudrerie de Sorgues connaît différentes baisses d'activité. Pendant ces périodes, la M.O.I. met à la disposition des entreprises privées ou publiques du département cette main-d'oeuvre. Ils sont ainsi employés régulièrement dans les ocreries de Roussillon, dans les briqueteries de Bollène, dans une usine de cartonnage à Valréas, dans les usines d'emballage à Cavaillon, etc.

Ils sont également affectés aux travaux agricoles et forestiers, notamment dans la forêt Saint-Lambert, commune de Lioux. D'ailleurs, une route de cette forêt se nomme « Route forestière des Indochinois » en hommage à ces hommes venus travailler sur place.

 
Les travailleurs indochinois sont logés successivement, de 1939 à 1950, dans trois camps de regroupement situés à proximité de la poudrerie nationale, dans des quartiers excentrés de la ville de Sorgues : Poinsard, Bécassières et Badaffier. Les mémoires locales mentionnent aussi un autre camp Bir Hakeim, mais il s'agirait davantage d'un quartier du camp de Bécassières que d'un camp à proprement parler.

L'alignement, l'architecture et les toitures des anciens baraquements du camp Poinsard, aujourd'hui transformés en pavillons privés, sont encore très visibles. Des traces de présence ont subsisté à l'épreuve du temps et des aménagements successifs. Ainsi, la structure de deux anciens baraquements, transformés au fil du temps en débarras, est encore conservée. Ces baraquements portent les marques du passage des travailleurs indochinois sur leurs murs : graffitis, idéogrammes, peintures.


Les conditions matérielles des travailleurs indochinois à Sorgues sont extrêmement précaires. Le logement y est sommaire. Les baraquements sont ceux que l'on retrouve dans les camps militaires de cette période. La nourriture est peu abondante. Elle est d'ailleurs régulièrement sujette à des malversations.

«Au camp de Sorgues, il y a plusieurs compagnies. Le commandant s'appelle de Pommeray, il habite une grande ferme et il y a une cinquantaine de cochons. Les pâtes et le riz qu'on nous donne, il les garde, il les donne à ses cochons et nous, il nous donne des topinambours».

Tran Van Trinh, ancien interprète du camp de Sorgues, Cavaillon, 2011

En outre, la Libération de la France favorise l'émergence de revendications de la part des travailleurs indochinois. Ils réclament de meilleures conditions de vie dans les camps et souhaitent ne plus être subordonnés à la M.O.I. Pour faire valoir ces nouveaux droits, ils se retrouvent lors du Congrès des Indochinois de France, programmé à Avignon les 15, 16 et 17 décembre 1944. Celui-ci réunit toutes les composantes de la communauté indochinoise de France : étudiants, travailleurs, militaires, FFI. Les 25 000 Indochinois sont représentés par une centaine de délégués qui forment la Délégation générale des Indochinois. Cet organisme a également pour mission de défendre leurs droits et de promouvoir l'indépendance du Vietnam. Il est dissous le 18 octobre 1945. Dans cette quête de liberté et de meilleures conditions de vie, ils sont soutenus principalement par les trotskistes, mais aussi par le Parti Communiste Français et la Confédération Générale du Travail.

En Vaucluse, et il semble que cela soit une exception, les camps ne sont pas sous la coupe des trotskistes. Ces derniers sont bien à la tête des camps, mais leurs idées ne sont pas approuvées majoritairement, bien au contraire. Une source mentionne qu'en 1945, 80 % des ONS du Vaucluse sont pro-Hô Chi Minh, 15 % trotskistes et 5 % en faveur de Bao Daï, l'empereur déchu.

Enfin, en Vaucluse, les rapatriements des travailleurs se font tardivement entre le mois de février 1948 et la fin de l'année 1949. D'ailleurs, à la veille de Noël 1946, les travailleurs indochinois cantonnés à Sorgues, Carpentras et Valréas informent le préfet du Vaucluse qu'une manifestation suivie d'une grève de la faim de 24 heures a lieu afin d'accélérer les manoeuvres de rapatriement. Ces rapatriements se font parfois brutalement. De véritables rafles sont organisées contre les meneurs politiques.

À la fin de 1949, il ne resterait que 60 ONS à Sorgues et 43 dans le reste du département. Seul, un faible pourcentage demeure pour des raisons affectives et professionnelles. En Vaucluse, entre 1945 et 1950, plus d'une centaine de foyers franco-vietnamiens se serait fondée dans les villes les plus importantes du département.

Les camps Poinsard, Bécassières et Badaffier qui appartenaient à la Poudrerie nationale de Sorgues n'ont pas été uniquement réservés à la main-d'oeuvre indochinoise. En effet, le camp Poinsard, construit en grande partie en 1940, ne regroupe des travailleurs indochinois que de 1940 à 1943. Une nouvelle population migrante composée de Russes y est alors parquée. Lors de la Libération de la France, le camp Poinsard est prêté par le directeur de la Poudrerie nationale de Sorgues au ministère de l'Intérieur. Il accueille ainsi des prisonniers politiques et administratifs ayant commis des délits pendant la Seconde Guerre mondiale : collaborateurs, membres de la Waffen SS, miliciens, volontaires pour aller travailler en Allemagne, etc. De 1946 à 1949, il est mis à la disposition du ministère de la Justice pour y enfermer des détenus de droit commun dont le nombre est croissant à cette période. Des prisonniers de la prison Sainte-Anne d'Avignon y sont transférés. En outre, à partir de 1943, les travailleurs indochinois qui se trouvaient au camp Poinsard sont transférés dans les deux autres camps, Badaffier créé également en 1940 et Bécasssières conçu durant la Première Guerre mondiale et réhabilité à cette date. Dans ce dernier, les O.N.S côtoient des ouvriers polonais. Le camp Badaffier est le lieu où est transférée, de 1945 à 1950, la majorité des travailleurs indochinois. Avant cette date, il était aussi tristement célèbre pour avoir abrité en ses murs le centre de redressement créé par la M.O.I. pour y emprisonner les travailleurs indochinois contestataires. Ces derniers ont ensuite été rejoints par des malfrats rejetés des prisons françaises. Ce camp de redressement fut donc, pendant une courte durée, à l'échelle nationale, le lieu de détention des travailleurs indochinois. À la fermeture du camp en 1950, des dizaines de familles d'ouvriers de la poudrerie s'approprient les baraquements.

L'histoire des camps de Sorgues témoigne de l'existence brimée de ces travailleurs coloniaux, des drames provoqués par la Seconde Guerre mondiale, mais aussi des différentes vagues de migrations échouées en Vaucluse. En outre, les camps conjuguent de multiples fonctions : cantonnement, prison et habitat.

À l'heure où tous les témoins de cette période historique disparaissent et ne peuvent raconter ou exhumer des séquences de leurs vies, ces lieux du patrimoine vauclusien s'érigent à jamais en relais mémoriel encore tangible.

Ambre FIORI,

Chargée de recherches historiques

Extrait de la 24ème édition des Etudes Sorguaises "Sorgues, gens oubliés, lieux disparus" 2013