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L'inventaire d'une épicerie : toute une époque !

Le 24 Avril 1923, Vincenzo PASQUINI, mon grand-père, alors âgé de 38 ans, vend à Torello CARRADORI, de onze ans son cadet, le fonds de commerce d'une épicerie située rue Ducrès, dans une maison appartenant à madame Veuve Béraud, de Vedène. Mon grand-père avait créé le commerce dans le courant de l'année 1912, quelques années après être arrivé en France, en 1907, avec sa femme et leur premier enfant alors âgé de trois ans. Leur premier « matériel » de travail a été un âne, grâce auquel ils faisaient les marchés, allant jusqu'à Carpentras. L'amélioration de leur situation matérielle leur a permis de fonder le commerce de la rue Ducrès en 1912. La vente de ce commerce en 1923 marque une nouvelle étape, qui va déboucher sur la constitution d'une entreprise d'expédition de fruits et légumes qui fonctionnera jusqu'à la fin des années soixante.

Le vendeur et l'acheteur viennent de la même région d'Italie, les Marches, et plus précisément de la province de Pesaro-Urbino, dont étaient à cette époque originaires de nombreux Sorguais venus d'Italie. Les familles se connaissaient vraisemblablement. Torello Carradori est sans doute arrivé en France plus jeune que mes grands-parents puisque, à la différence de ces derniers, il s'est marié en France (en 1920) avec une jeune femme née elle aussi en Italie, à Urbino.

On a une image de la devanture de cette épicerie, prise vraisemblablement vers 1920, à en juger par l'âge de mon père, qui est à la gauche de la photo. Toute la famille est présente, de gauche à droite : mon père Pascal, un jeune homme dont nous ne connaissons pas l'identité, ma grand-mère Maria, mon oncle Louis Dominique, et mon grand-père. Les « banastes » et les cageots posés à même le sol montrent une partie des marchandises, choux et autres légumes, et il devait être bien utile de les sortir car le magasin n'était sans doute pas très grand, et contenait beaucoup de choses.

On peut le savoir grâce à l'inventaire fait au moment de la vente. Cet inventaire est en effet complet. Il détaille toutes les marchandises au gramme près, et il reflète du coup, au moins en partie, ce qu'était la consommation des Sorguais à cette époque, il y a presque un siècle, et permet un petit voyage dans le temps.

Tout d'abord, on voit qu'on n'avait pas encore la manie de l'emballage, du « packaging » comme on dit maintenant, et qu'on achetait la plupart des marchandises en vrac. Il n'y a pas moins de trois balances dans l'inventaire : une balance de 30 kg avec marbre, 1 balance de 20 kg avec marbre, 1 balance de 1 kg avec marbre, et les séries de poids en cuivre et fonte qui vont avec ; plus des séries de mesures pour l'huile, le vin, un moulin à café et une râpe à fromage. On achetait beaucoup de produits au poids, y compris le sel par exemple (il y en a 80kg à l'épicerie), la confiture (26 seaux de un kg). Et bien sûr, les pommes de terre (210 kg), et les pâtes (si l'on additionne les pâtes ordinaires et les pâtes extra, de plusieurs sortes, on arrive à un stock de 480 kg. Les traditions culinaires italiennes restaient vivaces, et on n'avait pas toujours le temps de faire la pâte a casa). On trouve même le miel en vrac (22kg) et le nougat (3kg) Mais on trouve aussi du nougat en petites barres.

Les boites existaient pourtant mais on en trouve relativement peu : des boites de tomates, de pois moyens, de sardines et 38 boites « normales » ( ?). Et si le stock de vin s'élève à 101 litres, il y a aussi 700 bouchons, preuve qu'il y avait des productions locales, et la nécessité de les mettre en bouteille (les paquets de cire à cacheter le montrent aussi).

Ce n'est pas la seule différence notable avec les époques suivantes. Il y a dans l'inventaire 61 kg de lard, ce qui est tout de même considérable et montre que son utilisation dans la cuisine était bien supérieure à ce qu'elle est maintenant, et cela d'autant plus que le produit n'est pas vraiment bon marché : le lard constitue, en valeur marchande, 5% de la valeur de l'ensemble du stock. Les 64 boites de lait condensé montrent « qu'en ville » on avait peut-être moins accès au lait frais que maintenant, malgré les fermes environnantes. La grande quantité et variété de céréales (épeautre, millet noir, millet rouge, maïs), de légumes secs (haricots lingots, cocos et cocos roses !) et de riz de toutes sortes (normal, glacé, saïgon) signale une consommation sans doute plus importante que maintenant. Cela dit, il y a aussi des légumes frais dans le magasin : salades laitues, romaines et frisées, carottes, oignons et 60 bottes d'épinards (soldées, précise l'inventaire. Nous sommes le 24 avril !). Si l'on ajoute bien d'autres denrées que nous ne pouvons pas toutes énumérer, l'impression est qu'il y a effectivement des différences avec ce qu'on trouvera ensuite dans les épiceries, mais également une certaine diversité. Les fromages, les condiments, les biscuits et douceurs (dragées, berlingots) ne font peut-être pas partie de l'ordinaire mais sont dans le magasin. Une alimentation sans doute plus orientée sur les pâtes et céréales, donc, où le gras est employé d'une autre manière et où la hantise du cholestérol est inconnue, mais qui utilise également les légumes, car il faut prendre en considération la consommation issue des jardins : tout ce qui est sur la table ne vient pas des magasins. Et ce n'est qu'une épicerie : nous n'avons pas d'indication sur le pain et la viande. L'inventaire nous renseigne aussi sur le mode de vie.

Les 62 litres de pétrole et les trois litres d'alcool à brûler montrent que, même si l'électricité a fait son entrée dans le quartier (on le voit sur la photo, et le contrat précise qu'il y a une installation électrique dans le magasin), tout le monde ne l'utilise pas encore pour s'éclairer. Les quatre vases de nuit disponibles dans le magasin (l'inventaire les place entre 19 marmites et 28 bols déjeuner...) rappellent qu'on est encore loin des sanitaires actuels. Les 34 petits verres goutte font penser à une habitude qui s'est quasiment perdue, celle de boire la goutte à la fin du repas. L'eau de javel en vrac, la quantité de savons et savonnettes, de lessive, renvoient aux « bugades » et bassins d'une époque où la machine à laver n'existait pas. Et la présence dans le stock de nombreuses tisanes, infusions, fleurs pectorales et autres fleurs de tilleul montre aussi qu'on soignait les « petites » maladies par des remèdes traditionnels qu'on pouvait trouver à l'épicerie. Tout le reste de l'inventaire fait penser à un mode encore éloigné du nôtre, mais qui a déjà des points communs. Le pas décisif se fera toutefois dans la seconde moitié du siècle car si les appareils ménagers existent déjà, comme par exemple réfrigérateur, sèche-cheveux et machine à laver, ils coûtent une fortune. Ils n'ont pas encore pénétré dans les maisons de village, et ne se généraliseront que trente ou quarante ans après.

Quant aux moyens de communication de toutes sortes qui constituent un des budgets principaux des ménages actuels, ils se réduisent à peu de chose, d'autant plus que les journaux, outre l'information qu'ils fournissent, servent à emballer les légumes (la photo le montre), et ont aussi un autre usage, qui explique que l'épicerie ne vende pas de papier hygiénique !

Ce qui est le plus grand changement, en définitive, est que tout cela (et pas seulement la nourriture, il y a pas mal de vaisselle dans l'inventaire) se trouvait au maximum à quelques centaines de mètres de chez soi, dans un lieu où l'on rencontrait des personnes connues, où l'on allait chercher ce dont on avait besoin, et seulement cela, et où l'on pouvait discuter de la vie du pays. Percevoir la différence avec les supermarchés actuels n'est pas un exercice trop difficile.

Quant au niveau de vie, dont nous n'avons pas encore parlé et pour lequel on a des moyens d'estimation, puisque l'inventaire donne à la fois la quantité et le prix des marchandises, il est difficile à évaluer globalement. Les économistes s'accordent pour parler d'une augmentation du niveau de vie par rapport au prix de certaines denrées. Si l'on compare le salaire d'un employé de mairie de l'époque à celui d'un employé actuel, en moyenne bien sûr, il est certain que le temps de travail nécessaire à l'achat d'un kilo de riz, d'une livre de viande ou d'une tablette de chocolat a diminué, et parfois considérablement. A cet égard, et d'un point de vue général, le niveau de vie a progressé. Mais alors, depuis le temps, tout le monde ou presque devrait avoir un sentiment d'opulence. On sait bien que ce n'est pas le cas, que de nouveaux besoins sont apparus, constamment suscités par la société de consommation L'alimentation ne représente plus que 17% du budget (en 2003, contre 89% en 1930), mais elle reste malgré tout un problème, si l'on pense aux restos du coeur, d'un côté, et à la question de la sécurité alimentaire de l'autre. Dans le même temps, les frais de transport et communication sont passés de presque rien à 19%. Nos ancêtres, qui vivaient sans automobile, sans télévision, et même sans téléphone portable et connexion internet, communiquaient pourtant. Et ils ne couraient pas aussi vite que nous après la dernière innovation. N'idéalisons pas le passé. Ils vivaient moins longtemps et pouvaient avoir, eux aussi, de sérieux problèmes ! Mais cela ne nous empêche pas d'avoir un certain plaisir à imaginer la vie à cette époque, et de lui trouver aussi de bons côtés.

Pierre PASQUINI

Extrait de la 23ème édition des Etudes Sorguaises "Jadis & aujourd'hui, recherches & récits" 2012

Je remercie monsieur Raymond CHABERT, dont les recherches m'ont permis d'avoir connaissance de l'acte de vente et de l'inventaire, et de replonger dans l'histoire de Sorgues et celle de la famille.