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Sur les chemins de l'île d'Oiselay

Cet article est le résultat de recherches menées dans le cadre d’actions de la Communauté des communes des pays de l’Ouvèze (CCPRO) visant à réhabiliter le chemin de halage sur l’Île d’Oiselay, entre les communes de Sorgues et Châteauneuf-du-Pape. Cette réhabilitation passe par l’aménagement de sentiers de randonnées et la mise en place de panneaux informant le promeneur sur le patrimoine de l’Île d’Oiselay.

1 - Les origines et le nom de l’Île d’Oiselay                       

L’Île d’Oiselay (comme l’Île de la Barthelasse) doit son existence aux modifications du lit du Rhône. « En effet, lors des grandes crues, le fleuve avait tendance à remplacer son cours sinueux par un cours plus direct. Il roulait alors ses eaux au milieu des terres. Formées de graviers, de sableet de limons, celles-ci ne présentaient aucune résistance à l’action des eaux. Ainsi s’ouvraient de nouveaux bras qui, persistant souvent après la retraite des eaux ont séparé de la terre ferme d’importantes portions de rives qui sont devenues des îles très fertiles.1» Autrefois l’Île appartenait au Languedoc. En 1612, une inondation du Rhône la sépare de la terre ferme.2 Alors que Sorgues était propriété des papes, l’Île d’Oiselay appartenait au roi de France. Cette coupure a disparu au milieu du XIXème siècle quand l’Île d’Oiselay a été rattachée au Vaucluse et à la ville de Sorgues.3 Le nom d’Île d’Oiselay a lui-même été l’objet de nombreuses modifications au fil du temps, pour devenir « Île d’Oiselet » ou encore « Île de l’Oiselet ». Pierre du Laurens (descendant de la famille du Laurens d’Oiselay, propriétaire de l’Île depuis 1663) tient à rétablir la vérité : s’agissant à l’origine d’une région marécageuse, l’île portait le nom d’Île de l’Osier qui s’est muté en Oseraie, puis en Oiselay au XVIIIème siècle.4

 

2 - Le chemin de halage 5                         


On distingue deux modes de traction terrestre des navires et péniches :A ce jour, nous n’avons trouvé que peu de renseignements sur le chemin de halage de l’Île d’Oiselay. Il est mentionné sur un plan cadastral, dit de l’ « Isle d’Oiselet », établi par « MM. Lantelme et Brunel, géomètres du cadastre », conservé aux archives communales de Sorgues.6 De l’époque romaine à l’avènement de la vapeur (1830-1840), le halage est la seule technique de transport des marchandises par le fleuve à la remonte. D’abord grâce à la force humaine puis grâce à celle des animaux, les embarcations sont tirées depuis le chemin dit de halage, parallèle à la berge du fleuve, à l’aide de cordages attachés au mât des bateaux.7

- le halage à la « bricole » : le marinier et sa famille s'attachaient à la corde de traction, appelée bricole, pour tirer le bateau.

- la traction animale, par chevaux, ânes ou mulets.8 Il fallait donc pouvoir suivre facilement les berges qui devaient être entretenues.

C’est sous Louis XIV qu’une réglementation des chemins de halage fut mise en place, les riverains des fleuves devaient maintenir en état la parcelle du chemin qui leur appartenait. A partir du XVème et du XVIème siècles, le développement important du commerce en France accentua l’importance des échanges dans la vallée rhodanienne. Montaient vers le nord les produits coloniaux, les denrées alimentaires, les cafés, les savons, les anchois, les vins etc., en drainant des marchandises tout le long du parcours, dans les villes et villages traversés. A son tour, le nord envoyait vers le midi les blés, les avoines, les grains, les peaux, draperies, ferronnerie… « Les transports, éléments primordiaux de cette évolution, se développèrent et nécessitèrent de gros investissements. Les voituriers sur le Rhône ou maîtres d’équipages, disposant de gros capitaux, prenaient en charge les relations commerciales et déléguaient leur autorité au « conducteur », représentant administratif du maître d’équipage chargé des questions financières et commerciales, et au « patron », maître absolu et pilote du convoi. » (cf. note 5).

Même si aucun document précis n’a été retrouvé concernant le chemin de halage de l’Île d’Oiselay, la lecture d’ouvrages sur le halage permet de se faire une idée assez précise du déroulement de l’activité. Il y a quelques années, Bruno Eyrier, ancien félibre, avait tenté de reconstituer un halage sur les bords du Rhône du côté de Villeneuve- lez- Avignon. Une vidéo de cette reconstitution est disponible au musée Requien à Avignon.9 Par le chemin de halage qui longe la berge du fleuve, les chevaux sont conduits au bateau à remorquer. Un homme sur une barque, dit « barquet », effectue une série de manoeuvres entre la berge où sont les chevaux et la péniche ; tiré par un cheval, il sonde le fond pour être sûr que le passage du bateau se fera correctement. Puis les hommes mettent les chevaux en place pour le halage, ils sont reliés par des cordes jusqu’au grand câble, dit « maille », qui va tirer le bateau. Ensuite la maille est passée de la berge au bateau, toujours par le barquet, puis attachée au mât de l’embarcation. Le train de chevaux tire la péniche, c’est un travail pénible, il faut imaginer le cri des charretiers, le bruit des sabots sur le chemin, la tension énorme des cordes et les efforts considérables fournis pour tracter ce poids énorme contre un courant puissant, surtout au moment du « décollage » du bateau. Les arrêts sont fréquents, permettant aux chevaux de se reposer ou aux hommes de refaire un noeud… Certains passages se font difficilement si la berge est sableuse… La nuit venue, on jette la maille et le bateau mouille l’ancre. Hommes et chevaux peuvent aller se reposer dans des relais qui jalonnent les chemins de halage. A Châteauneuf-du-Pape, on peut voir, au niveau du clos Bimard, une ancienne ferme qui servait de relais de halage ; en cas de mauvais temps ou de menace d’inondations, les chevaux étaient mis à l’abri à l’étage.10

Au cours du XIXème siècle, la motorisation généralisée des bateaux et, dès 1829, la première remontée du « Pionnier » en 8 jours d’Arles à Lyon, marquent le déclin du halage. Mistral en rend compte dans son Poème du Rhône : « Les bateliers ne riaient plus car, sur les berges, de loin en loin, il courait déjà des rumeurs d’assez mauvais augure ; les messieurs de Lyon parlaient déjà de gros bateaux de feu qui, par machines, sans chevaux haleurs, sans câble, ni traille, remontaient contre eau… Mais si ça pouvait être, que deviendraient tant d’hommes qui vivent du travail de la rivière, bateliers, charretiers, aubergistes, les porte-faix, les cordiers, tout un monde qui fait le grouillement, la foule, le brouhaha, l’animation et l’honneur du grand Rhône ?

Mais ne voyez-vous pas qu’il y aurait de quoi assommer, bougre ! à coups de gaffe tous ces gueux d’exploiteurs du peuple, de perturbateurs et de philosophes ». Les chemins de halage tombent peu à peu en désuétude. Depuis quelques années cependant, ils sont souvent réhabilités pour accueillir des activités de loisirs.

3 - Quelques trésors de l’Île                      

3.1 - LE PONT DES ARMÉNIERS


Le Pont des Arméniers fut construit dans le but de relier l’Île d’Oiselay à Sorgues. Un article très détaillé sur le sujet est déjà paru dans un ouvrage des Etudes sorguaises11, on se contentera donc ici de rappeler brièvement les diverses étapes de sa réalisation. Avant la construction du pont, l’unique moyen de communication avec la terre ferme était le bac à traille. Il en existait trois, tous privés. L’un conduisait à Sauveterre (Gard), un autre, situé au nord de l’Île, menait à Châteauneuf-du-Pape et enfin un dernier, situé à l’emplacement actuel du pont, allait vers Sorgues.12 En mai 1913, Monsieur Benoît Reboul écrit une lettre qui énumère les avantages d’un projet de construction d’un pont13 :

- faciliter les transactions entre l’Île d’Oiselay et Sorgues (surtout au moment des récoltes),

- faciliter le transport des enfants vers les écoles de Sorgues,

- permettre aux médecins et vétérinaires d’accéder à l’Île,

- permettre un ravitaillement régulier aux habitants de l’Île en cas d’inondations…

Les propriétaires de l’Île sont prêts à investir leurs propres deniers pour la construction de ce pont mais la Première Guerre mondiale interrompt le projet. Le 1er mai 1924, les habitants se regroupent en une « Association du Pont de l’Île d’Oiselet ». Grâce à la détermination de Monsieur le baron Sébastien du Laurens d’Oiselay et de M. Benoît Reboul, l’association collecte une grande partie des fonds nécessaires à la construction de l’ouvrage et dépose le 28 janvier 1925 le permis de construire.14 Le pont suspendu à plateforme de bois sera bâti, selon des dispositions bien précises, à 160 mètres en amont du bac existant, les pylônes s’élèveront à 18,25 mètres de hauteur pour soutenir un tablier de 157,5 mètres de long. Les travaux de construction durent près d’un an, le chantier se déroulant dans de bonnes conditions.15 Au 25 juillet 1925, le montant total des travaux se monte à six cent mille francs. Les efforts des îliens sont récompensés et le pont tant attendu est finalement inauguré, le 16 septembre 1926, en présence de nombreuses personnalités. Cependant la gestion du pont devient vite trop lourde pour les habitants de l’Île. Benoît Reboul ne baisse pas les bras et assure lui-même la maintenance du platelage et des trottoirs avec l’aide de son petit-fils Maurice.16 Mais il faut trouver une solution et les îliens multiplient les démarches afin de faire classer le pont dans le domaine public communal. Ce sera chose faite le 29 janvier 1948. La municipalité de Sorgues interdit finalement l’accès au pont en 1975. Le Rhône, canalisé depuis 1972, ne présente plus de danger de crues. Le Conseil municipal vote l’aménagement d’un passage submersible ouvert à la circulation automobile et piétonne. Il y a quelques années, la municipalité de Sorgues a monté un dossier pour faire classer le pont aux monuments historiques16. Un arrêté préfectoral du 5 novembre 2001 inscrit le Pont des Arméniers sur l’inventaire supplémentaire des monuments historiques.


3.2 - LES FOURS À CHAUX

Depuis des temps immémoriaux, les habitants de Châteauneuf ont obtenu le privilège de faire des fours à chaux sur la garrigue du Seigneur.17 La chaux est un matériau très utile dans de nombreux secteurs (construction, agriculture, salubrité publique…)18. On l’obtient par cuisson du calcaire, une roche très présente à Châteauneufdu-Pape et sur l’Île d’Oiselay à la garrigue Pierre à Feu. Cette activité assure la prospérité du village et lui donne même son nom. En effet, jusqu’en 1893, Châteauneuf s’est appelé Châteauneuf- Calcernier, (du latin Calx =chaux et cernere = tamiser)18, ce qui souligne la principale activité économique du village mais aussi la qualité de la chaux produite. Au village, les principaux fours à chaux étaient situés dans les quartiers Combe masque, Four à chaux et Pierre à Feu (à proximité du Rhône, ce qui facilitait le transport). Sur l’Île d’Oiselay, on trouve encore quelques vestiges de fours à chaux qui doivent dater du XIXème ou début du XXème siècle. « La fabrication de la chaux provient de la cuisson du calcaire (entre 900°C et 1000°C) et s’effectuait, dans les hautes époques, à l’air libre. Selon Maurice Daumas19, le four à calcination a dû apparaître assez tôt, peut-être avant le haut fourneau de la sidérurgie, dont les premiers exemples sont signalés vers la fin du XIVème siècle. Si les fouilles archéologiques permettent de mettre au jour des vestiges de fours antiques, les témoignages bâtis de cette activité ne remontent guère à plus de deux siècles, un siècle et demi pour le Vaucluse. »

Addenda : Dans l’Annuaire de la Société des amis du palais des Papes et des monuments d’Avignon de l’année 2003, Michel Hayez a écrit un article intitulé « Vivre à Sorgues au milieu du XVème siècle ». L’activité de la production de chaux était également prospère sur le territoire de Sorgues.

3.3 - LA TOUR DE L’HERS 20


A la pointe nord de l’Île d’Oiselay, on peut encore observer les ruines du château de l’Hers (ou Lhers…), appelé localement « la tour de Lhers ». Ce lieu est empli de légendes. Certains auteurs anciens situent à Lhers le passage du Rhône par Hannibal en 218 av. J.-C. ou l’emplacement d’Aeria « la mystérieuse cité des Cavares ». Bien que le site semble avoir été occupé depuis des temps anciens, aucune découverte archéologique ne peut témoigner d’une occupation antérieure aux Vème et VIème siècles de notre ère (plusieurs tombes de cette époque ont été mises au jour sur le site en 1972). Grâce à sa situation privilégiée sur une île au milieu du Rhône, un péage a été établi très tôt à Lhers, contrôlant le passage des bateaux sur le fleuve et assurant des revenus importants au seigneur du lieu. L’histoire officielle du village de Lhers commence au Xème siècle. Il est appelé «Castrum de Leris ». Par acte de 913, Louis l’Aveugle (empereur d’Occident de 901 à 905) fait don du domaine de Lhers (château, églises, port…) à l’évêque d’Avignon Fouquier (ou Foulque(s)).

« En 916, Foulques légua ses biens à l’Eglise d’Avignon. Ensuite les documents font défaut jusqu’en 1077. A cette date, Pierre Albaron est mentionné comme seigneur de l’endroit. Les Albaron le gardèrent jusqu’à la fin du XIVème siècle, époque à laquelle le château passa parmariage aux de Roquefeuil, puis aux de Laudun des Baux. Au siècle suivant, Lhers appartint aux Allemand pour arriver au XVIème siècle à Bertrand d’Arpajon. Successivement, Lhers passa aux mains des de Cardalhac, de Monteynard et aux Lévi-Ventadour. Lhers figurait au XVIIIème siècle dans les domaines des de Rohan de Soubise qui en furent les derniers seigneurs. »21 Le château de Lhers semble avoir été construit à deux époques différentes, il ne reste rien aujourd’hui du château signalé dans les textes au Xème siècle. La tour ronde (que l’on voit encore aujourd’hui), a été édifiée dans une seconde phase de construction s’étendant de la fin du XIVéme siècle au début du Xvème. Lhers resta une communauté jusqu’au XVIIIème siècle. Après avoir été rattachée à Roquemaure et au département du Gard, l’enclave de Lhers, y compris le château, fut réunie définitivement à la commune de Châteauneuf-du-Pape le 21 juin 1820.

Magali CAPRON


1 NOVA Claude, Le Rhône vu à travers « L’Enfant et la Rivière » d’Henri Bosco, collège « Paul Valéry », Roquemaure, 4°1.970, Musée Requien (Avignon), p.35.

2 DESVERGNES Louis, Histoire de Sorgues, Pont-de-Sorgues, résidence des papes, Imprimeries Rullière-Libeccio, Avignon, 1978, p.144.

3 « Île d’Oiselay, d’Oiselet ou de l’Oiselet », in Dauphiné Libéré, n°17777, 8 janvier 2002.

4 Article mentionné ci-dessus et témoignage Pierre du Laurens.

5 DÜRRENMATT Guy, La Mémoire du Rhône, La Mirandole, Pascale Dondey, éditeur, Pont-Saint-Esprit, novembre 1993. La plupart des renseignements sur les équipages ont été pris dans le chapitre IX « Le temps des équipages » pp. 171-191.

6 Plan cadastral Isle d’Oiselet, Archives communales 11W72.

7 http://www.fleuverhone.com/halage.html

8 http://fr.wikipedia.org/wiki/Halage

9 EYRIER Bruno, Le Rhône, halage et batellerie, vidéo, musée Requien, Avignon.

10 Témoignage de Madame DEXHEIMER, propriétaire du Clos Bimard.

11 Etudes sorguaises, Sorgues, Mémoire et promenades sorguaises, 6ème publication, 1993. Article de R.CHABERT, « Le bac de l’Île d’Oiselay et le Pont des Arméniens » p.45-48.

12 Article susmentionné.

13 Lettre de M. Benoît REBOUL au maire de Sorgues, datée de mai 1913, archives personnelles de Maurice Reboul.

14 Témoignages de Pierre du LAURENS et de Maurice REBOUL. Des subventions de l’Etat et de la région viennent aussi aider à la réalisation du projet.

15 Archives départementales, 7M art. 2646 Agriculture, eaux et forêts.

16 Témoignage personnel de Maurice REBOUL. Voir aussi le dossier réalisé par Maria CUSUMANO, Hommage à un pont, le pont des Arméniers, pour la mairie de Sorgues en vue de faire classer l’ouvrage.

17 PORTES Jean-Claude, Châteauneuf-du-Pape, Mémoire d’un village, éditions A. Barthélémy, Avignon, 1993, p.72-73.

18 LOCCI Jean-Pierre, Mémoires d’industries vauclusiennes, XIXème-XXème siècles, ASPPIV, Cavaillon, 2004.

19 LOCCI Jean-Pierre, Mémoires d’industries vauclusiennes, XIXème-XXème siècles, ASPPIV, Cavaillon, 2004, p.166, Cf. Maurice Daumas, L’archéologie industrielle en France, Paris, 1980.

20 PORTES Jean-Claude, Châteauneuf-du-Pape, Mémoire d’un village, éditions A. Barthélémy, Avignon, 1993, p.269-273.

21 BAILLY Robert, Vaucluse, Dictionnaire des communes, éditions Jean-Yves Baud, 1961.