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Paul Pons : 20 ans de lutte ! (1ère partie)

La Vie au Grand Air commence aujourd'hui la publication des souvenirs de Paul Pons. « Vingt ans de lutte » résume toute la vie de Pons, depuis sa prime jeunesse, jusqu'à nos jours, en passant par les curieuses et pittoresques étapes que lui a réservées, à ses débuts, une existence qui ne fut pas toujours des plus faciles. Paul Pons conte, dans ses mémoires, ses premières espérances et aussi la suite fatale des désillusions qui ne l'épargnèrent pas plus qu'un autre. Remontant le murs de ses souvenirs jusqu'à l'époque où il quitta son petit village de Sorgues pour chercher fortune, il nous fait pénétrer sa vie intime, soulevant un voile discret sur l'existence professionnelle des lutteurs et sur le côté pittoresque mais souvent pénible, de leur vie errante, Vingt ans de lutte fourmille d'anecdotes, les unes tristes, les autres gaies; toutes supportent la lecture, aucune d'elles ne s'écarte de la tenue qui convient à "La Vie au Grand Air" et de laquelle notre magazine ne s'est jamais départi un seul instant. Paul Pons, de qui, après une carrière bien remplie, la retraite est imminente, y juge les choses qu'il a vécues avec une philosophie calme et un peu sceptique, et les hommes qu'il a approchés avec une expérience complète et aussi un parlait esprit de camaraderie.

 

J' ai maintenant vingt ans de carrière; je dirai, plus modestement, vingt ans de métier ; de rude métier même. Je ne sais si c'est parce que je viens de franchir le cap de cette seconde décade, ou si j'atteins simplement un âge auquel on fait volontiers le bilan de sa vie agitée, mais j'éprouve une satisfaction étrange à remonter le cours des années passées.

Il me semble, par moments, que mes souvenirs m'entraînent vers ces visions de l'autrefois, sans que je sente en moi la volonté nécessaire pour leur résister. Et je me laisse aller à revivre, par la pensée, des heures vécues jadis dans la réalité. Ces heures-là, mélancoliques, joyeuses, bouffonnes quelquefois — car notre profession. plus que d'autres peut-être, est un tissu de misères, de joies fugitives, de satisfactions éphémères et naïves — ces heures-là, je les revois à travers le prisme du temps,avec vision très nette, et même très fidèle. Je ne les apprécie pas, certes, comme autrefois, car je suis comme beaucoup d'hommes, l'âge m'a assagi. J'ai moins d'enthousiasme, mais plus de scepticisme ; et ce n'est point ce qu'il y a de meilleur dans mon cas.

J'en ai tant vu, tant entendu dans ma carrière errante, j'ai assisté à tant de bassesses, j'ai connu autour de moi des êtres de qui l'existence passive reflétait tant de monotonie et suintait tant d'ennui, j'ai coudoyé des créatures si horriblement cyniques dans le mensonge, le vice et la lâcheté, j'ai rencontré de si rares dévouements, que j'en suis à me demander comment j'ai pu conserver quelque sensibilité, ne pas être indifférent à tout, comment j'ai éprouvé quelque douceur de pensée à dévider l'écheveau de ma vie depuis le moment où s'en enroulaient les premiers fils. J'ai fait une sélection parmi mes souvenirs, en évinçant soigneusement ceux qui par leur nature même, me paraissaient mériter l'oubli, et je n'ai groupé, dans les pages qui suivent, que des anecdotes personnelles et des faits qui justifient le titre de ces mémoires assez décousus : Vingt ans de lutte. J'aurais voulu donner à mon texte un peu de couleur, un peu de caractère, lui infiltrer de cette chaleur vibrante que le soleil de mon pays coule dans les veines des enfants de Sorgues, en faire quelque chose de vivant enfin.

Mais, je n'ai même pas essayé; je n'ai point ce qu'il faut pour cela ; rien ne m'y a préparé. Et puis, il me manque la manière. Alors à quoi bon m'entêter.

Ces feuillets resteront donc sans prétention aucune, ils n'inciteront point à la réflexion, ce par quoi on ne leur accordera qu'une portée médiocre. Simples anecdotes, simples souvenirs, simples appréciations sur la lutte et sur les hommes de mon temps : Vingt ans de lutte se résume à cela.

PREMIERE PARTIE

Années de Jeunesse.

Si la fille du roi Tombait dans la rivière...

 

Paul Pons, le véritable champion de lutte
qui commence aujourd'hui la publication de ses mémoires dans "La Vie au Grand Air"

"Vas-tu te dépêcher d'aller travailler, grand paresseux ! Si ton pauvre père était là, il t'en donnerait de la fille du roi ! Que de fois ai-je entendu ma mère m'appeler grand paresseux ! C'était sa manie, lorsque je m 'attardais un peu trop, à son gré, à la maison, et que, la dernière bouchée avalée, je ne filais pas immédiatement chez le forgeron de Sorgues où j'étais apprenti. Et puis, la fille du roi et sa chute dans la rivière avaient le don de l'horripiler. Je n'ai jamais su pourquoi et n'ai point cherché à le savoir d'ailleurs. Je ne connaissais que les deux premiers vers  de cette chanson, je les lançais à pleins poumons, dans mon patois natal, sur un air de mélopée geignarde dont j'accentuais encore la monotonie. Mais ma mère, qui m'entourait d'une affection profonde, oubliait bien vite, et la fille du roi et l'épithète de grand paresseux qu'elle ne me décernait jamais tant que lorsque je travaillais comme un mercenaire. Je la revois encore, regagnant la maison, d'un pas fatigué, poussant devant elle, avec une lassitude qu'accentuait l'oeuvre du temps, la petite voiture, maintenant vide, ce matin encore surchargée de primeurs, qu'elle promenait chaque jour dans Sorgues et aux environs.

Ma mère était marchande des quatre saisons. J'étais enfant, tout enfant encore, lorsqu'elle me prit avec elle pour la première fois, par une matinée d'été brûlante et-me fit faire ma première tournée chez ses clientes ordinaires. Déjà — j'étais pourtant haut comme une botte, elle m'appelait son "grand”. Ce matin-là — c'était je ne sais plus quel jour de fête carillonnée — je me le rappelle avec une imprécision bien naturelle, mais il me laissa longtemps un sentiment étrangement doux. J'éprouvais à gambader derrière maman, libre et joyeux, la, sensation indéfinissable à mon âge que donne la première liberté, la première échappée dans la campagne. Je ne m'écartais guère, en temps ordinaire, du chemin conduisant de notre si modeste logis — je n'en ai apprécié la pauvreté que plus tard — à la vieille bâtisse décrépite qui servait à la fois de mairie et d'école. Ma mère, nature inquiète, se tourmentait lorsque je m'attardais un tant soit peu avant de rentrer à la maison. Timorée — comme bien d'autres — la pauvre femme me voyait toujours aux prises avec mes petits camarades, dans une de ces bagarres d'écoliers où je m'étais trouvé entraîné plusieurs fois et dans lesquelles — pourquoi ne l'avouerai-je pas ? — j'avais été deux ou trois fois malmené. Le tempérament de ma prime jeunesse était, chose étrange, l'antithèse de ce que devait être, par la suite, celui de l'homme adulte. Je n'avais pas pour deux sous de combativité. J'ai soupçonné plus tard que mes camarades en avaient abusé.

Aussi bien, c'est à mon caractère apeuré que je dus de perdre une mission de confiance dont s'enorgueillissait ma mère, car toutes ses illusions s'évanouirent un dimanche, à l'office, en même temps que glissaient de mes mains les saintes burettes de M. le Curé.

J'avais à cette époque une jolie pièce de 10 ans. Maman caressait depuis longtemps un projet qu'elle n'avait point encore pu réaliser, mais sa nature volontaire et tenace l'empêchait de désespérer d'arriver jamais à ses fins.

Elle avait rêvé me voir servir la messe et comme mon père sceptique, avouait ne pas en reconnaître l'absolue nécessité, mère l'avait convaincu par cet argument péremptoire qu'elle invoquait en se signant :

"C'est la bénédiction du Seigneur qui entrera chez nous sous une forme ou sous une autre. Et nous en avons besoin. "

Le père qui cédait toujours ne répliqua point. Il examinait, d'un regard circulaire, la pièce où tous trois étions réunis, comme pour voir si par hasard, la bénédiction du Seigneur n'y pouvait pénétrer de suite et avant même que fussent commencés mes services auprès du Dieu sur qui sa croyante compagne comptait tant.

Malheureusement, mon architecture me rendait difficilement utilisable dans les manifestations du service divin. "Il est bien grand", avait répondu le curé de Sorgues à ma mère, un jour qu'elle sollicitait pour moi une faveur qui devait mettre le comble à ses voeux.

Long comme un jour sans pain, maigre comme un fil, affligé d'une gaucherie dont on ne peut se faire une idée, je n'avais rien de l'esthétique gracile et candide de l'enfant de choeur. Il me manquait le physique de l'emploi.

Maman insista timidement, sans succès, et s'en fut bien attristée, encore que M. le Curé lui ait promis, comme compensation, que je porterai l'image de la Vierge le jour de la grande procession du mois de Marie. Qu'advint-il peu après qui modifia subitement la manière de voir du curé de Sorgues, je ne sais. Mais j'ai vaguement souvenance d'une histoire de douillette neuve déchirée dans un sentier de sorbiers alors que M. l'abbé coupait au plus court pour rentrer au presbytère et ravaudée par ma mère avec un tel art que la reprise fut invi-sible et que les appréhensions du bon pasteur sur ma taille excessive disparurent en même temps que toute trace du malheur survenu à l'excellent curé.

Quinze jours après, je servis ma première messe.

Sorgues qui n'était alors qu'un gros bourg, avait une église vétuste et pauvrette; Notre Seigneur était bien mal logé chez nous. Les murs en étaient ridés de lézardes profondes. Ravinés par les intempéries, les quelques degrés qui en commandaient l'entrée, s'abîmaient chaque jour plus en plus sous le poids des fidèles qui les gravissaient. Un maigre gazon taché de pelade poussait dans le jardinet étroit du presbytère.

L'intérieur de l'église ne le cédait en rien à sa navrante extériorité. Un chemin de croix, attristant de simplicité et d'usure, ajoutait à la misère de ce sanctuaire désolé, et, où s'alignaient quelques bancs rustiques, claudicants et vermoulus. Et dire, qu'avouées ou cachées, toutes les joies et toutes les désespérances de chez nous passaient par là !

Le jour tant attendu arriva où, pour la plus grande joie maternelle, j'allais servir Dieu.

"C'est mon « grand » que je vous amène ", dit ma mère qui me tenait par la main, en entrant dans le petit réduit qui servait de sacristie, "je l'ai fait beau. Son père va venir tout à l'heure."

C'était, en effet, une grande première, un début. Hélas ce devait être aussi un désastre. Je passai presque aussitôt sur mes habits du dimanche un surplis de grosse batiste ; il me descendait à peine au-dessous de la taille, les manches, ô combien trop courtes, s'en arrêtaient à peu près à la hauteur du coude. « C'est ce que nous avons de plus grand, avait dit le bedeau. » Cet homme sans goût n'avait qu'une vague conscience de mon ridicule. Je restai mal à l'aise, roide, empesé, sans oser quitter ce coin de la sacristie où je cachais ma gêne et mon émotion. Au dehors, la cloche appelait d'une voix usée et lente les fidèles à la prière. Enfin, le service sacré commença : « Suis-moi, mon enfant », me dit doucement le vénérable prêtre. Je le suivis, en effet, serrant entre mes doigts, de toutes mes forces, une sonnette qu'il m'avait confiée et qui tremblait dans ma main. Et nous nous dirigeâmes vers l'autel.

Un petit camarade, desservant comme moi, fermait la marche; c'est lui d'ailleurs qui devait veiller sur moi pendant l'office et régler les différents mouvements de ma fonction passagère. Dès que je pénétrai dans le choeur, je cherchai ma mère des yeux, je ne la vis pas, mais je sentis son regard fixé sur moi. Emu, je m'agenouillai sur les marches de l'autel. Est-ce la peur, est-ce l'intérêt que j'attachai aux objets du culte que je n'avais jamais vu de si près et qui m'éblouissaient, toujours est-il que je restai là, sidéré, momifié, dans une attitude de naïve extase, qui aurait pu durer longtemps si une voix impérative, partie de la sacristie ne m'en avait tiré brusquement. "Paul, sonne donc, nom d'un nom, qu'est-ce que tu fiches ?"

C'était Béju, charpentier la semaine, bedeau le dimanche, qui éveillait mon attention engourdie. J'agitai fiévreusement la sonnette que je tenais toujours dans ma main crispée. Je crois que je ne me serais pas arrêté si Béju — à qui je n'inspirai qu'une confiance limitée — n'avait mis un terme à mon carillonnage. "Assez, Paul, assez, tu continueras tout à l'heure !"

Sous cette surveillance de tous les instants, je tins mon rôle tant bien que mal, jusqu'au moment néfaste où le petit collègue qui servait la messe avec moi s'approcha et me dit : « Prends les burettes, je porterai le missel."

Ah ! les burettes ! elles causèrent ma perte ! Je m'en souviendrai toujours. Je les pris, en effet, mais, quel mauvais génie s'abattit sur moi à ce moment ! Comme je m'avançai d'un pas mal assuré vers le brave curé qui me tendait son ciboire, mon pied glissa sur le rebord de la marche où je me trouvais, et mon grand corps s'affala lamentable et grotesque tandis que les burettes s'émiettaient dans un petit bruit sec, sur les dalles de l'autel.

Désorienté, affolé, je me relevai gauchement. Le pauvre prêtre contemplait d'un regard attristé les conséquences d'un accident que le Seigneur excuserait évidemment dans sa miséricorde infinie, et comme il examinait son ciboire vide semblant hésiter sur ce qu'il voulait faire, je m'approchai de lui, timide et inquiet :

" Faut-il aller chercher le litre qui est dans l'armoire ?" demandai-je à voix basse. 

Doucement, il me fit signe que non. J'allais m'agenouiller sur la marche qui m'avait été si néfaste. Mon rôle était fini à tout jamais. Je ne servis plus la messe par la suite; mais depuis, j'ai remplacé dans la petite église de Sorgues, les burettes cassées.

A suivre...

 

 

Paul Pons

article extrait de "La Vie au Grand Air" n°476, 2 novembre 1907

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